Savoir ce qu’on fait et pourquoi on le fait

Travailler en plateau, former des groupes verticaux, organiser des temps d’ateliers libres, impliquer les parents : des caractéristiques des classes de maternelle souvent mentionnées par les institutrices. Najas Assiba et Rabia Rian, que j’interviewe pendant une pause de midi, dans une de leurs classes, me parlent de tout cela, mais deux mots reviennent constamment dans leur discours : « langage » et « acteur ».

Elles me montrent cinq locaux, en enfilade, tous plus remplis les uns que les autres de « coins », ces endroits si caractéristiques des classes de maternelle. Dès le début de notre entretien, je perçois le plaisir et l’enthousiasme dans leurs propos. Najat et Rabia sont fières de leur travail, de ce qu’elles ont mis en place.
Ces enseignantes ont décidé de changer leur manière de travailler lorsqu’elles se sont aperçues que certains groupes d’enfants avaient beaucoup plus de difficultés que d’autres. Elles ont rapidement attribué ces difficultés à une mauvaise maitrise du langage et à une obéissance passive et excessive aux demandes de l’enseignant.

Être acteur de ses apprentissages

Aujourd’hui, quatre classes d’une vingtaine d’enfants âgés de 3 à 5 ans (ce qui correspond aux classes de 1re et 2e maternelles) sont gérées par cinq enseignantes (quatre titulaires et une institutrice qui s’occupe de l’adaptation à la langue de l’enseignement). Chacune d’entre elles s’est spécialisée dans un domaine. Dans deux locaux sont aménagées les aires d’ateliers scientifiques et mathématiques et dans deux autres les aires d’ateliers graphiques et arts plastiques. Dans le local d’adaptation à la langue sont organisés d’autres ateliers faisant plus spécifiquement appel au langage.

Si elles passent un peu de temps à me décrire les différentes activités proposées aux enfants,
elles insistent beaucoup plus sur la motivation des enfants à travailler dans ces différents endroits. Les enfants choisissent, parmi un large éventail d’aires d’activité, celle à laquelle ils se consacreront pendant une bonne heure. Ces activités mettent toujours en avant l’un ou l’autre aspect des apprentissages à réaliser en 1re et 2e maternelles. Si certains élèves choisissent une activité qui les tente, d’autres choisissent surtout l’enseignant qui se trouve dans le local, parce qu’ils se sentent plus à l’aise avec lui, ce qui, souvent, leur permet de s’exprimer plus facilement. Les enseignants observent les enfants et interviennent pendant ces ateliers en les sollicitant pour qu’ils verbalisent leurs actions. Leurs interventions sont essentiellement langagières et toujours en lien avec ce que l’enfant est en train de faire. « Avec quoi es-tu en train de laver le bébé ? » « Avec ça ! » « Oui, d’accord, tu es en train de laver le bébé avec du savon. »
Chaque enfant de 1re année a un parrain ou une marraine en 2e maternelle. Ces derniers ont dû apprendre ce que signifiait « aider » pour être capable de donner un coup de main sans « faire à la place ». L’enseignant, quant à lui, incite les enfants à s’aider entre eux : « Nous intervenons le moins souvent possible, exception faite pour le langage. C’est l’enfant qui doit rester l’acteur principal de son travail. »
Ce temps d’activités libres se termine chaque matin par un temps de parole : chaque enfant raconte ce qu’il a fait. Au début de l’année scolaire, les plus jeunes répètent ce que disent les plus âgés. Ces derniers interviennent et rectifient les propos des plus jeunes. L’enseignant écoute et donne les mots qui manquent aux enfants pour raconter. Dès le début de l’année, l’enseignante met par écrit, devant les enfants, ce qu’ils racontent. Les élèves essaient alors de plus en plus de reformuler le plus clairement possible ce qu’ils énoncent pour que ce qui est écrit soit le plus fidèle à ce qu’ils pensent.

De la concertation concernée

Cette nouvelle organisation est maintenant en place depuis quatre ans. Najat et Rabia en sont de plus en plus satisfaites. Chaque enfant est observé par cinq enseignants dans de multiples activités organisées de différentes manières suivant l’enseignant qui les met en place. Les élèves abordent donc de plusieurs manières différentes les apprentissages de 1re et 2e maternelles. Les différentes manipulations qui leur sont proposées le sont fréquemment, pendant de longues périodes, de manière répétitive. Les institutrices savent où elles veulent arriver avec les enfants, mais elles savent aussi que chaque enfant a le droit d’y arriver à son rythme. Et pour qu’il reste l’acteur essentiel de ses apprentissages, rien ne sera jamais imposé, tout sera suggéré.
Bien sûr, cela exige des temps de concertation fréquents. Tous les temps libres (récréation et temps de midi) sont mis à profit pour échanger leurs observations. Ce sont les enfants qui sont au centre de leurs discussions. Ces derniers savent que les cinq enseignantes qui s’occupent d’eux sont au courant de leurs réussites et de leurs difficultés. Les temps de concertation plus formels servent à choisir les activités mises en place, à enrichir (ou changer) le matériel mis à leur disposition.

Impliquer les parents

Dès le début de la nouvelle organisation, Najat et Rabia ont voulu informer les parents, à la fois sur l’organisation pratique (mélange des enfants de 1re et 2e maternelles, activités libres du matin, arrangement des locaux) et sur les objectifs de l’école maternelle (l’école maternelle, ce n’est pas « que jouer » !). Pour elles, entretenir des rapports de qualité avec les parents améliorera le parcours scolaire des enfants. Et même si beaucoup de parents de l’école sont issus de milieux populaires qui ne maitrisent pas toujours le français, ça marche ! Les parents conduisent leurs enfants à l’école le matin (il y a moins d’absentéisme), « trichent » parfois en insistant pour que leur enfant choisisse une activité qu’ils trouvent, eux, intéressante, répondent bien aux activités parents/enfants proposées par les enseignants. Le jeudi, ils viennent en classe « jouer » à des jeux de société avec leur enfant, mais aussi d’autres enfants. Ils préparent à la maison (et parfois avec l’aide de voisins), avec leur enfant, un panneau sur un animal, panneau que l’enfant présentera en classe. Une valise avec des livres voyage dans les différentes familles.
Ces deux institutrices voudraient qu’on arrête de se plaindre ; elles sont persuadées que tout est possible et qu’il ne faut pas se résigner face aux difficultés des enfants issus de milieux populaires, n’ayant pas le français comme langue maternelle. Il faut donner la chance de réussir à tout le monde. Il faut donner simplement les clés de la réussite. Elles ont constaté ce qui n’allait pas et ont décidé de mettre des choses en place pour que ça change ! Mais elles voudraient encore avoir plus de temps pour se former, plus de temps pour lire, plus de temps pour découvrir d’autres organisations de classes ! 