Sois autonome ! (et tais-toi)

Accompagner un sujet qui souffre, cela coute cher ! Alors que (re)éduquer un cerveau qui dysfonctionne, ce serait rapide et efficace ! Objets de soins protocolarisés, abandonnons-nous donc à la Science, qui nous dira comment mener nos vies ? En santé mentale comme à l’école, à quoi obéit l’exigence d’autonomie ?

En France, le concept d’autonomie dans le monde de la santé mentale est contemporain d’une politique de désinvestissement, voire de démantèlement, de la pédopsychiatrie. Il y a un manque criant de places, les listes d’attente s’allongent, les professionnels débordés sont obligés d’effectuer un tri des demandes d’enfants et de leurs parents. Différentes tribunes de journaux, rédigées par des psychiatres et autres professionnels du secteur, mais aussi un récent rapport de la Cour des comptes française, en font état.

Cette situation a commencé, il y a plus de vingt ans, à la suite du plan de santé mentale des années 2000 et à différents rapports interministériels du secteur social de l’époque. Sous couvert d’une prise en charge globale de l’enfance et de l’adolescence, les enfants et les adolescents en grande souffrance psychique se retrouvent désormais dans d’autres secteurs : principalement le secteur médicosocial (dont la priorité est l’éducatif et l’enseignement adapté, voire spécialisé) et l’Éducation nationale.

Or, il y a une inadéquation forte entre les méthodes proposées par ces secteurs et la situation de ces enfants et adolescents. La pédopsychiatrie offre des temps de consultation et d’hospitalisation dans les cas où les enfants vont très mal et ont besoin de se soustraire du milieu scolaire et/ou familial pour trouver un peu d’apaisement. Avec une médication si c’est nécessaire, l’enjeu est d’aider le jeune à reprendre progressivement la parole pour essayer de situer ce qui s’est passé pour lui, d’identifier les coordonnées de ce qui ne va pas, et éventuellement de trouver une autre manière de faire avec ce qui cause son mal-être.

Le retour de la (ré)éducation  et du handicap

Aujourd’hui, de plus en plus de jeunes en grande souffrance se retrouvent dans des lieux centrés sur une approche très éducative. On leur demande de la socialisation et de l’autonomie. Là où dans les lieux de soin, on soustrait les jeunes de toute demande de l’Autre qui renforcerait leurs symptômes, ici, on renforce cette présence d’un Autre qui demande et exige. Tout cela crée énormément de malaise.

Ce mouvement actuel s’accompagne aussi d’un phénomène plus général de dépathologisation[1]À comprendre comme une élimination des classifications psychomédicales, des gardiens légaux et bioéthiques.
. Le DSM[2]« Le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux est un ouvrage de référence publié par l’Association américaine de psychiatrie décrivant et classifiant les troubles … Continue reading
IV efface, en 2001, les grandes structures cliniques de la pédopsychiatrie au profit de la notion de déficit. Ce mot apparait désormais partout : déficit attentionnel, émotionnel, intellectuel, social. À partir du DSM V de 2013, on parlera de troubles neurodéveloppementaux, et de handicap : défini comme « un déficit général des capacités mentales (…) Ces déficits entrainent une altération du fonctionnement adaptatif, de sorte que la personne ne parvient pas à répondre aux normes en matière d’indépendance personnelle et de responsabilité sociale, dans un ou plusieurs aspects de la vie quotidienne, notamment la communication, la participation à la société, le fonctionnement scolaire ou professionnel, et l’indépendance personnelle à la maison ou en collectivité[3]American Psychiatric Association, DSM-5. Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, Issy-les-Moulineaux, Elsevier Masson, 2015, p. 33, disponible sur internet. ».

Aujourd’hui, il y a donc un rejet de la pathologie de l’enfant et de sa souffrance. Dans les textes officiels, ces termes ont disparu. Dorénavant, on ne parle que de prise en charge, se réduisant à identifier et à adapter leurs besoins d’autonomie. Il s’agit désormais d’éduquer les enfants en souffrance, de leur apprendre les codes sociaux pour qu’ils puissent dépasser leur mal-être et s’inscrire dans le social.

Or, bien souvent, les enfants ou adolescents en grande souffrance éprouvent une impossibilité à s’y retrouver et à s’y inscrire dans le social. Plutôt que de permettre un apaisement, on met ces jeunes dans des lieux où il y a une énorme exigence et une énorme attente. Cela crée des situations extrêmement compliquées dans les institutions aujourd’hui. Selon cette logique, la prescription de médicaments est plus importante, et surtout se fait sans prendre en compte ce que ces sujets ont à dire, ce qu’ils vivent. La science et surtout l’idéologie neuroscientifique d’aujourd’hui favorisent ces phénomènes d’autonomisation et d’individualisme à outrance, provoquant le rejet de la parole, et un certain abandon de toute tentative de soin et d’effets thérapeutiques.

Un progrès qui régresse

Cette nouvelle manière d’aborder la souffrance des jeunes n’est qu’un retour au XIXe siècle, faisant ainsi table rase de tout savoir psychiatrique, élaboré depuis plus de deux siècles selon une réelle démarche scientifique, toujours modeste et en changement constant, comme le formulait le célèbre psychiatre allemand Emil Kraepelin dans son Introduction à la psychiatrie clinique. En effet, avant la naissance de la psychiatrie dynamique, grâce aux travaux des psychanalystes, les souffrances psychiques étaient comprises et appréhendées uniquement comme des déficits, des inaptitudes intellectuelles et de l’entendement. Cette époque post-révolutionnaire correspondait à l’émergence de l’individu moderne, donnant foi non plus à la religion et la monarchie, mais au progrès. À la suite du siècle des Lumières, l’enjeu public et social était de médicaliser les attitudes de la populace, d’introduire une pédagogie, une éducation à tous, afin de faire civilisation, de faire société. La science médicale, grâce à l’éclosion de la microscopie, la physiologie et l’électrophysiologie, a permis de découvrir l’intérieur du cerveau et son architecture. Est apparu alors, dans le débat qui surgissait sur la localisation des fonctions mentales, une discipline sulfureuse, la phrénologie, c’est-à-dire la science des bosses du crâne qui reflèterait le caractère des individus et expliquerait leurs comportements. C’est le médecin allemand Franz Joseph Gall, qui a été le fondateur de cette nouvelle science, le précurseur des neurosciences cognitives. La neurologie va s’extraire et prendre ses distances vis-à-vis de cette discipline controversée.

Philippe Pinel, médecin aliéniste et fondateur de la psychiatrie, va marquer une rupture avec cette approche fondée sur les capacités intellectuelles et de l’entendement, ou leur localisation dans le cerveau, lorsqu’il se met à écouter la parole des aliénés, à prendre en compte ce qu’ils ont à dire et ce qu’ils font. C’est à proprement parler la naissance de la clinique. Un de ses héritiers, Eugène Bleuler, affirmera que la souffrance psychique n’est pas une question de problème des fonctions intellectuelles, mais est liée à un rapport au langage et au monde. L’histoire de la pédopsychiatrie est donc née en s’extrayant de la question des facultés intellectuelles et d’une causalité cérébrale. La psychanalyse freudienne y a joué un rôle majeur.

Suivre un Autre qui sait et promet le bienêtre

Aujourd’hui, grâce aux avancées de la science, par exemple avec l’imagerie cérébrale (IRM), revient au premier plan cette nouvelle science, soit l’idéologie neuroscientifique. Les méthodes et approches éducatives d’aujourd’hui, présentes dans les institutions en général, et dans le monde de l’éducation, en sont imprégnées et se nourrissent de l’idéologie neuro. Prenons l’exemple de l’éducation positive ou du développement personnel. Idéologie, car ce qui est prétendu, c’est que grâce à l’image cérébrale par résonance magnétique, on peut désormais tout comprendre et tout savoir de ce qu’il en est du fonctionnement humain. Aujourd’hui, dans le discours commun, apparaissent à tout crin les notions de neuroéducation, neuroéconomie, neurocitoyenneté, etc.

« On se met ainsi à instituer un Autre qui sait ce qui se passe en vous, et surtout, qui sait mieux que vous ce que vous devez faire pour aller mieux. »

Dans le champ clinique et psychiatrique, cette idéologie psychologisante est aussi aux commandes. On ne parle plus que d’autonomie sociale, d’individualisation, et d’émotions à nommer liées au fonctionnement cérébral. Les ambitions de la phrénologie ont été reprises par certains tenants des neurosciences : « Grâce aux neurosciences on connait désormais aujourd’hui l’intimité psychologique du cerveau humain et ses potentialités. On peut donc définir des techniques de développement personnel visant à la transformation de soi[4]S. Wagnon, De Montessori à l’éducation positive : Tour d’horizon des pédagogies alternatives, 2019.. »

On se met ainsi à instituer un Autre qui sait ce qui se passe en vous (puisqu’il sait comment fonctionne votre cerveau), et surtout, qui sait mieux que vous ce que vous devez faire pour aller mieux. Vous n’avez qu’à suivre les consignes, les protocoles. Plus besoin d’écouter les patients. Cela peut avoir des conséquences désastreuses sur le lien social et d’un point de vue politique. En effet, ce déni de l’inconscient, ce rejet d’une parole singulière peuvent emmener jusqu’au pire politiquement. Dans l’histoire, les restes de la phrénologie ont conduit à la craniométrie, à l’étude des races, et au nazisme. Aujourd’hui, nous ne parlons que du cerveau humain, et non de la liberté de parole, et nous constatons une montée des démocraties autoritaires. Est-ce un hasard ? Je ne crois pas, car comme le formulait Lacan : « L’inconscient, c’est la politique. » 

Notes de bas de page

Notes de bas de page
↑1 À comprendre comme une élimination des classifications psychomédicales, des gardiens légaux et bioéthiques.
↑2 « Le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux est un ouvrage de référence publié par l’Association américaine de psychiatrie décrivant et classifiant les troubles mentaux » (Wikipédia).
↑3 American Psychiatric Association, DSM-5. Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, Issy-les-Moulineaux, Elsevier Masson, 2015, p. 33, disponible sur internet.
↑4 S. Wagnon, De Montessori à l’éducation positive : Tour d’horizon des pédagogies alternatives, 2019.