Synthétiser, c’est résister ou se coucher ?

Tiens au fait, synthétiser, c’est au programme du cours d’histoire ! Il y a bien des choses à déconstruire et à construire à ce sujet.

Non, synthétiser, ce n’est pas juste résumer. Oui, c’est exigeant et vraiment difficile pour certains élèves. Mais ça vaut le coup : c’est l’occasion de réfléchir à ce qu’on fait des avis divergents, à chercher la nuance plutôt que les arguments massue, à construire sa propre pensée et en même temps une pensée collective. Comment initier ce travail en classe ? Je commence avec le récit fictif d’un cassage de gueule à la récré.

« Non, synthétiser ce n’est pas juste résumer. »

Prof d’histoire en 5e et 6e générale secondaire, lorsqu’il s’agit de lancer mes élèves dans une activité de synthèse, je leur demande d’abord de s’imaginer qu’il y a eu une bagarre dans la cour de récré. Deux individus, l’un appelé Bleu, l’autre appelé Rouge se sont empoignés à la suite d’insultes à l’égard de leur famille respective. Il y a eu coups de pied, coups de poing et blessures. Certains témoins ont pris des photos. Quand l’éducateur est arrivé, il était trop tard, les deux étaient très mal en point. On a pansé, soigné, fait venir le médecin. Après, le directeur de l’école a voulu en savoir plus. Il a récolté les informations sur l’évènement en questionnant les élèves amis de l’un et de l’autre, les autres élèves témoins, les éducateurs et les profs présents. Un secrétaire a pris note pour écrire un rapport de synthèse. Cette dernière tâche n’était pas la plus simple, après le travail de collecte d’informations, il a fallu les organiser afin d’en faire un récit synthétique et cohérent, en évaluer les similarités, les paradoxes et les contradictions, tenir compte des différents points de vue, les frotter, les comparer les uns aux autres… Tout cela en vue de rédiger un récit nuancé des évènements qui permettrait de comprendre le conflit, de faire réfléchir aux causes et aux conséquences, qui laisserait la place à la parole de chacun et à chacune.

Quel rapport avec le cours d’histoire ?

Ensuite, je fais le lien avec la synthèse en classe d’histoire afin de donner du sens à cet apprentissage. Pourquoi est-il bon de pouvoir synthétiser ? L’objectif de la compétence synthétiser prévue par le programme, ce n’est pas seulement de bien appliquer une méthode pour maitriser un savoir-faire scolaire. C’est un outil qui sert à penser, à nuancer. Et cette histoire de cassage de gueule à la récré, c’est l’occasion de réfléchir à la valeur de la parole des autres, c’est l’occasion de nuancer ses propos, c’est l’occasion de réfléchir au contexte, c’est l’occasion de réfléchir aux prolongements, c’est l’occasion de découvrir que tous les témoignages ne se valent pas (qui dit quoi et pourquoi), c’est l’occasion, non de les hiérarchiser, mais de les structurer, c’est l’occasion de trouver des réponses à une situation de crise. Cela permet de résister à des solutions arbitraires et de construire de nouveaux points de vue.

Par ailleurs, j’informe les élèves que si je les entraine à synthétiser c’est en vue de la fameuse épreuve externe du CESS de la FWB qui aura lieu à la fin de la rhéto. Ce jour-là, ils disposeront d’un corpus de documents inconnus et devront répondre à une question de recherche complexe. Ce travail devra être réalisé en 75 minutes, montre en main. Travail sur lequel ils n’auront jamais qu’un retour sous la forme d’une cote sur 100. Pfff ! Tout ça pour ça, et c’est difficile. Il faut découvrir les documents, les lire, les observer, en retirer la substantifique moelle… Puis, il faut les organiser, trouver un fil rouge, catégoriser les informations retenues, avant de se lancer dans la réalisation d’un brouillon. Et enfin, il faudra rédiger une réponse nuancée et approfondie à la question.

Synthétiser, ce n’est pas résumer

Avant de passer à l’action, je demande aussi aux élèves de partager leur expérience en matière de synthèse. Qu’en pensent-ils ? Quelle est l’utilité de cette activité ? La majorité absolue des élèves interrogés pense que « c’est utile à la compréhension de la matière… Car en histoire, c’est une matière très précise qui nécessite une synthèse… Et ainsi on s’approprie les informations essentielles ». « C’est utile, car on cherche nous-mêmes dans les documents, on prouve les choses et la réponse n’est pas donnée directement noir sur blanc. » Ici, je m’aperçois alors que les élèves réduisent souvent la synthèse en histoire à un savoir-faire qui ne concerne que l’appropriation d’un sujet, d’une matière, que ce qui est utile c’est le fait de savoir résumer un document en repérant toutes les informations importantes pour les retenir. Je lis même dans un témoignage que synthétiser c’est « diminuer » la matière en quelques feuilles, enlever les exemples pour avoir l’impression de minimiser la matière. Et paf ! Nous voilà bien loin de « synthétiser pour résister et construire », quel malentendu scolaire ! Dès lors, à la suite, pour mieux nous entendre, nous cherchons ensemble des synonymes du verbe « synthétiser », voici les propositions que j’entends souvent : synthétiser, c’est d’abord résumer, reformuler, regrouper, structurer… Tout ça pour quoi ? Pour mieux retenir et restituer la matière. Pour se plier à l’injonction scolaire. C’est là que se situe le hiatus qui me désespère : comment faire prendre conscience que synthétiser, ce n’est pas s’aplatir ? Que c’est un instrument qui permet de se développer et de penser par soi-même. Que la synthèse produite permet de frotter nos pensées les unes aux autres et d’élaborer une forme de pensée collective.

Il ne s’agit donc pas de réaliser une élocution sur un sujet donné, mais de répondre à une question de recherche problématique. Et, c’est de la bagarre… Pour exemple, lorsque nous abordons la thématique chaude de la colonisation européenne de l’Asie et de l’Afrique au XIXe et début XXe siècles, je leur demande, sur la base d’un corpus de documents diversifiés, de répondre à une question de recherche qui pourrait être la suivante : en quoi la colonisation européenne aux XIXe et XXe siècles a-t-elle été bénéfique ou a-t-elle été un choc pour les peuples colonisés d’Asie et d’Afrique ? Les élèves sont amenés à étudier les récits de colons et de colonisés, à observer des photographies, des œuvres d’art, etc. À l’issue de leur travail, il y a matière à débat, et nous discutons collectivement de leurs réponses.

Une seconde nature

Ainsi, il me semble que synthétiser consiste bien en une opération mentale qui contribue à la compréhension du monde dans lequel nous vivons. Être capable de synthétiser aide à affronter et à résoudre bien des problèmes, c’est pourquoi mon objectif de prof (non négociable évidemment) est d’entrainer mes élèves à cette pratique mentale, que toustes puissent l’exercer de manière automatique et efficace, que ce soit comme une seconde nature. Surtout parce que nous sommes tous (plus que jamais auparavant dans l’histoire) bombardés d’informations et de fake news, calibrés par les algorithmes pour n’en absorber que certaines, tentés par la loi du moindre effort quand une IA peut faire le travail à notre place ; mais aussi parce que si nous sommes incapables de penser par nous-mêmes, certains humains tyranniques pourraient bien en profiter…