Taire l’avis des religions pour mieux dire qu’on sexe au cours de religion

Comment faire cours de religion sur la question de l’amour et du sexe dans tomber dans un discours rigoriste religieux qui empêche de dire ce qui se vit réellement ?

Cet article revient sur une tentative, dans le cadre d’un cours de religion catholique, de parler d’amour et de sexe sans jamais faire référence à la position des autorités religieuses, mais en partant du vécu, parfois caché, des élèves.

Le sexe. Le cours de religion catholique. On pourrait se dire qu’il y a là, déjà, un impossible consentement… Le premier étant, d’une certaine manière, nié, quand l’orthodoxie s’en mêle en tous cas, par le second. Du coup, quand on est prof de religion catho dans une école secondaire de l’enseignement professionnel à Molenbeek, c’est à la fois un vrai plaisir et la pire des idées que de se dire qu’on va mettre le sexe à l’ordre du jour de son programme de cours. Car, d’expérience, aborder, de manière directe, les sujets perçus comme sensibles par les élèves produit souvent l’effet inverse de celui escompté. En prenant cet élément en compte, je ne travaille jamais la question de la sexualité de manière frontale. Et en vérité, ça m’arrange bien, car je ne suis pas certain d’en avoir envie ! Du coup, je passe par la case amour et, sans même avoir eu besoin de prononcer le mot sexe, les élèves mettent le sujet sur le tapis…

« Je ne travaille jamais la question de la sexualité de manière frontale. »

Des lieux d’amour

« Monsieur, si j’ai bien compris, on fait une carte de la ville comme elle est dans notre tête et puis, on met nos lieux d’amour ? », me demande Fatima. La consigne, marquer et identifier les lieux d’amour dans la ville a pour objectif de dépasser un discours de façade ancré dans les traditions et une orthodoxie religieuse et d’arriver à les faire parler de ce qu’ils vivent vraiment. C’est pourquoi on situe l’amour à un moment donné, en 2024, dans un lieu donné, le quartier, la commune ou la ville que les élèves habitent : Bruxelles. Et là, les langues se délient. « Moi j’ai placé le banc dans le parc où je retrouve ma meuf », explique Soufian. Et son voisin de classe rajoute : « Clair que c’est pas chaussée de Gand avec ton oncle, ta tante et toute ta famille au poste de contrôle que tu vas tenir la main d’une aila’ (fille) (…) Du coup moi, j’ai dessiné la rue Neuve où on peut faire des rencontres et draguer à l’abri des regards du quartier. » On découvre que des jeunes qui, si on avait introduit le cours sur le thème du couple dans les religions monothéistes, auraient sorti la carte du licite et l’illicite avec une série de règles désuètes par rapport à leur vécu réel comme celle sur la présence nécessaire de témoins lors que deux personnes de sexe opposé veulent discuter pour éviter des dérapages. Mais là, non, les élèves parlent ouvertement d’airbnb ou de chambre d’hôtel : « Nous on loue des chambres l’après-midi à l’Ibis, c’est pas cher et on est tranquille à deux, on peut mater un film sur la télé… et nos parents savent pas nous capter parce qu’à la maison, y’a ma mère… et puis ma copine, elle pourrait pas venir, car ma mère, sait même pas que j’en ai une… », explique Abdel.

Lire et comprendre des sms

« On va regarder une série Monsieur ? Et vous dites qu’il y a 24 épisodes ? Purée trop bien les gars, on va rien glander jusqu’à la fin de l’année… » C’est évidemment sans savoir que ces 24 épisodes n’ont qu’une durée de 2 à 3 minutes chacun… Ils montrent, quelque part dans une grande ville française, messages de type SMS à l’appui, des moments de dragues, de jeu sexuel, de rupture de couple. Le décalage entre les protagonistes de la série et les élèves de mes classes est multiple : le milieu social, la vie en coloc, l’âge… Et pourtant, ils s’identifient quasi directement à Maud et Simon. Et alors même que c’est une série exigeante en termes d’attention : ils doivent lire, à une vitesse assez rapide, les dizaines de messages que le couple s’envoie. Mais la sauce prend. Ils me demandent de revenir en arrière pour les relire, ils prennent des notes. Et en live, ils commentent : « Purée, c’est une chaudasse la meuf ! » « À fond, normalement c’est le mec qui propose des plans comme ça, pas la fille ! » Dans le travail que l’on réalise ensemble, je demande aux élèves de réécrire des SMS. Car, dans la série, une amie de la protagoniste principale explique qu’aujourd’hui on s’envoie plus des messages en mode Molière.

« C’est vrai monsieur, on s’envoie plus de lettres d’amour comme les anciens, il n’y a plus de trace, c’est triste. » L’exercice oblige aussi les élèves à se mettre à la place de l’autre en gardant la même structure que le sms écrit dans la série, ce qui permet aussi d’avoir un cadre qui rassure pour tenter d’écrire quelque chose. « Purée, le prof il est fou, je dois me mettre à la place de Maud et jouer la chaudasse ? », s’exclame Yousra. Nabil, son voisin de classe n’y croit pas : « Et exagère pas, tu vas pas nous dire que tu n’en as jamais rêvé ! » Et de fait, ils jouent le jeu et le résultat est surprenant.

Une latte pour mesurer ce pénis inconnu

Aussi, la série aborde de manière explicite la notion de couple sous ces différentes formes. Les élèves ont alors pour consigne, sur la base de ce qui est montré et discuté dans la série, de réaliser un schéma des différentes formes de relations possibles : du couple classique, au couple libre en passant par les sexfriends. Et quand on arrive au moment dans la série où Maud et Simon sont assis sur le même fauteuil, mais s’envoie des sms scandaleux avant de disparaitre pour s’envoyer en l’air… « Purée, clairement, ils vont sexer, t’as vu comment ils se sont chauffés ? » Et puis, Latifa pose la question que personne n’osait poser : « Mais, Monsieur, écoutez, vu qu’on peut pas avoir de rapport avant le mariage, il faudrait quand même trouver une solution pour être certain qu’il n’y a pas un petit pénis… », m’explique Aissa. Sa copine confirme : « Purée à fond, t’imagine sinon, tu te retrouves avec lui et tu ne sens rien. Tu fais quoi ? Tu divorces 6 mois plus tard ? À fond, surtout que dans l’islam, c’est une cause valable de divorce pour la femme. » Et du coup, la solution arrive par le biais du smartphone. « Et sinon, on peut lui demander une photo, non ? », lance Sirine aux autres. « Parce que à travers le jean tu sais pas vraiment évaluer s’il a qu’un petit truc… » « Y a pas le choix, il faut pouvoir demander la taille de son truc avant sinon, comment savoir s’il va vous satisfaire ? » « Moi, je dis au pire je demande combien de centimètres et après je regarde sur une latte. » « ouais sur tictoc, ils disent 20 cm. » « 20, c’est anormal, la normale c’est entre 12 et 15 cm. » « Purée, on dit tout ça et après si les garçons commentent nos seins, c’est sexiste… » « Après, tu sais, c’est pas la taille qui fait tout, faut voir si il sait en faire quelque chose… », précise Yousra. « Eh bien, ma fille, tu sembles bien informée sur la question de savoir l’utiliser, tu as déjà pratiqué ou quoi ? », lui lance une autre fille de la classe non sans mettre l’ambiance. « Attends, moi j’ai envie d’avoir du plaisir, qu’est-ce que tu penses, je me suis renseignée… J’attends le mariage pour passer à l’acte, mais j’ai pris mes renseignements… » Soumaya : « Ah purée, j’y avais pas pensé. Mais les filles, vous savez s’il y a une différence de taille en érection ou non? » « En érection c’est debout ou assis le pénis ? Moi, je trouve qu’au repos, c’est trop moche… » C’est à ce moment-là qu’une fille de la classe prend la trousse de sa copine et la place afin de montrer qu’« en érection, c’est comme ça ! » La réaction de la propriétaire de la trousse ne se fait pas attendre : « Ouèch la meuf, tu sexualises ma trousse ! »

Ne pas souligner
une possible contradiction

Des questions restent en suspens évidemment. Faut-il revenir prévoir un moment où l’on aborde réellement la question de la sexualité par le biais de ce qu’en disent les religions ou les hommes qui disent le religieux ? Mais là, j’ai pris la décision de ne pas le faire. Cette tentative de faire classe sur la thématique de l’amour, du couple, et donc, du sexe, a permis, même timidement, à ces jeunes de dire à haute voix ce qu’ils vivent dans des lieux de la ville qu’ils habitent. Ils sont jeunes avec des envies d’amour et de sexe et, au même moment, ils portent des signes d’appartenance religieuse, l’objectif du cours n’est pas de souligner cette contradiction, mais de leurs permettre de dire ce qu’ils vivent déjà en réalité.