T’as vu la mère, t’as tout compris

Réunion des parents, on est tous dans la salle de gym assis sur des bancs suédois ou des chaises. On est à Molenbeek, dans une école professionnelle et technique avec un premier degré général et différencié.

Il y a un temps où la directrice prend la parole devant les parents et les enseignants. Une mère est à l’avant, près d’elle une poussette. Un enfant que j’ai d’abord pris pour un petit garçon, car il avait les cheveux tondus, se lève, veut jouer, s’approche de la table derrière laquelle se trouve la direction. La maman, vêtements informes, plusieurs kilos en trop, rappelle la petite pas très discrètement « Allison, viens ici. » La petite n’obéit pas, elle circule, la maman réitère le rappel : « Viens ici, tout de suite. » Petit sourire de la directrice, les parents suivent la scène, la collègue à ma droite qui a la grande sœur Kimberley en classe dit : « T’as vu la mère, t’as tout compris. »

Cette phrase assassine a dû être prononcée il y a vingt ans déjà et elle me trotte toujours en tête. Je suis gênée. Comme diraient les élèves, « je me tape la honte ».

Honte de classe

La honte de ne pas avoir réagi vis-à-vis de cette collègue qui avait Kimberley dans sa classe et qui, venue du Brabant wallon, de sa situation de privilégiée, avec son look bobo portait un jugement sur cette mère issue du quart monde.

« Comme si être du côté des élèves impliquait d’office d’être contre les enseignants. »

Ça me renvoie aux réunions où ma mère venait rencontrer mon institutrice. Elle acquiesçait à tout, me disait devant elle : « Tou vois, tou dois plous ècoutè madame. » J’enrageais, cette prof n’était pas correcte en classe, se moquait parfois, et ma mère, soumise à cette autorité qu’elle incarnait lui donnait raison. Qu’aurait dit cette collègue à ma mère ? Mes tripes sont avec la mère de Kimberley. C’est comme le père de Léon qui débarque à l’école et qui crie « je ne veux pas voir la directrice, je veux voir madame Anne ». C’est l’éducatrice de son fils, elle sait l’écouter, elle, elle le comprend, elle arrive à apaiser ses craintes, son fils est important à ses yeux. Tout le monde se planque quand il arrive sans rendez-vous, et en donnant de la voix dès la porte d’entrée.

Lors d’une inscription, je rencontre Ashley, une ancienne élève que j’ai eue en classe, elle vient inscrire sa fille de douze ans en première différenciée, elle a raté son CEB. La mère semble fière de montrer à la petite son ancienne école, elle me présente comme un bon professeur. En mon for intérieur, c’est la tristesse qui domine, quand s’arrêtera ce cercle vicieux de la reproduction sociale ? Quand les enfants de milieu populaire ne fréquenteront plus les écoles où l’indice socioéconomique est le plus faible ?

Loyale à qui ?

Une autre honte qui, à terme, me fera quitter cette école est celle d’être assimilée à ce corps professoral. Oui, je dois être loyale à l’institution, aux décisions prises en conseil de classe, je ne peux pas dénoncer ouvertement ce que les élèves me rapportent sur la façon dont ils sont traités par certains profs. Un gamin s’appelait Jimmy, la prof de math s’est permis de dire devant toute la classe que c’était le nom qu’elle avait donné à son chien. Par la suite, les élèves se moquaient de lui en aboyant. Quand je lui en fais la remarque un jour, elle me dit que ce n’était pas malintentionné de sa part, qu’elle l’aime bien, Jimmy.

Comment ne pas être aux côtés des élèves quand ils dénoncent telle prof qui les insulte, les dénigre ? Conflit de loyauté : pour moi soutenir les collègues, mais jusqu’où ? Me donner une ligne de conduite : choisir le camp des opprimés. Comment s’organise-t-on pour ne pas y aller individuellement et se faire écraser par l’autorité, l’institution ? Petits combats, parfois petites victoires, mais à quel prix… Comme si être du côté des élèves impliquait d’office d’être contre les enseignants.

Et si…

Lancée avec dédain, cette phrase de ma collègue sert-elle à se dédouaner du manque de résultats avec Kimberley ? À expliquer notre impuissance de prof si le contexte familial et social n’aide pas ?

Mais, au fond, à y réfléchir, ma collègue avait un peu raison, bien malgré elle. Quand je pense à ces mères de milieu populaire, je repense à la mienne.

Scolarisée jusqu’en troisième primaire, elle adorait lire, mais il fallait oraliser ses lettres pour comprendre ce qu’elle avait écrit. Elle ne savait ni diviser ni multiplier, je la revois additionner le montant de chaque heure prestée comme femme de ménage pour savoir ce que la patronne lui devait. Elle nous a élevé, trois filles, trois enseignantes, une revanche pour elle sur la vie. Devenue adulte, avec tous ses défauts, je la vois comme une battante qui a mené sa barque du mieux qu’elle a pu. Mes origines, mon parcours, mes rencontres m’ont tracé une voie, ont forgé mes combats.