Trois personnes se sont postées dans une salle des profs pendant les 45 minutes qui couvrent la pause du matin,
les quelques minutes qui la précèdent et qui la suivent.
À la manière de Georges Perec[1]Georges Perec, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, 1975., elles ont tenté d’épuiser
le lieu. Gros plan sur les mouvements, les objets, les sons.
Glissement de feuilles chaudes hors de la photocopieuse, bruit de la mer, océan des profs, calme apparent — profondeurs tranquilles. Claquement de porte, d’un casier, voix d’élèves, prénoms prononcés. Rires, voix mêlées, papier rassemblé. Sonnerie de téléphone, exclamation — ah punaise — tasse reposée. Discussions à voix basse, rires dans les couloirs. Pas qui s’éloignent. Pied de chaise, reniflement.
« Gros plan sur
les mouvements,
les objets, les sons. »
Deux profs assis aux ordis fixes. Une intérimaire consulte son GSM. Une prof croque une pomme. Poubelle ouverte. Elle jette le trognon, regagne sa chaise. Une autre ouvre son casier, sort des documents, fouille dans sa trousse. La prof au PC fixe boit dans sa tasse. L’intérimaire se déplace vers l’ordinateur fixe. Une prof arrive, range son sac dans son casier, ôte sa veste, l’accroche et ressort d’un pas vif. Une prof prend son trousseau de clés, va au tableau d’affichage, sort. Un prof rentre, sac replié, se gratte le menton, un autre pose son casque de cycliste.
9 h 30 — Plafonniers lumineux : vingt néons dont quinze fonctionnent, intensités variables. Une double porte, une ouverte, une fermée, avec horaires et listes collés dessus. À gauche, les casiers : environ cent-vingt remplis de feuilles et fardes plastiques, certains débordent. En dessous, trente tiroirs. Deux armoires métalliques entrouvertes. Au-dessus, un sac Action dont sort une boite d’un gaufrier. À côté, deux étagères organisées par piles : livres, dictionnaires, boites en plastique numérotées. Au-dessus : une pompe à vélo, une valise à roulettes bleue, un rouleau de papier, un carton.
Tirette dézippée, tic tic du bic sur le papier, tintement de clés, claquement dans la tuyauterie. Une machine bourdonne. Voix d’élèves dans le couloir. Glissements de pas, gorgées de café, pieds de chaise qui grincent. Pétarades dans les tuyaux. Frigo qui s’enclenche. Semelle en caoutchouc sur le sol. Respiration, mots murmurés à soi-même. Anneaux de classeur, gourde reposée. Une voix résonne dans l’escalier, une autre lui fait chut. Une plaquette de médicaments dont on extrait un comprimé. Un bracelet cogne contre la table, des pas au plafond. À l’étage, paroles à voix haute et étouffée.
Feuilles sortant de la photocopieuse. Le sous-directeur met des documents dans les casiers et discute avec un prof. Un prof remplit la bouilloire, deux autres discutent. Celui qui tient un bilboquet gesticule, l’autre compte sur ses doigts. Un prof sort un pudding du frigo et le mange. Un prof partage des photos sur son GSM, un autre lave sa tasse. Trois personnes dans le canapé. Deux profs autour du directeur : une file à la photocopieuse, l’autre se recoiffe en discutant. Une prof a pris son orange et l’épluche sur une assiette. Échange de feuilles. Le bilboquet a été reposé. Un prof sort, un ordinateur à la main, deux autres avec une tasse. Un prof introduit sa clé USB dans la photocopieuse, un autre agrafe ses feuilles.
9 h 50 — Grand tableau d’affichage : liste des profs absents (sept aujourd’hui). Annonces : clé USB égarée, pantalon bleu perdu. Sur la table, une rogneuse, des perforatrices, une pile de feuilles prêtes. En dessous, s’échappe d’une caisse un morceau de pelote de laine verte. Au-dessus, un parapluie fermé, des sacs de camping, un matelas d’appoint. Devant, un grand pot en terre cuite plein de copeaux dont émergent deux tiges comme deux maigres palmiers. Plus loin, un sac en plastique avec des ballons de taille et de motifs différents. Sur une autre table, des cartons d’élèves, chemises en plastique. Trois portemanteaux chargés de vestes. Une masse de vêtements : veste bleue, bonnet kaki, écharpe noir et blanc. Un sac à dos noir suspendu, un autre vert posé au sol.
Bourdon de la machine à café, chorale de clés, portes refermées, fauteuils rapprochés, tirette, prénom prononcé, interpellation, rires et froissements. Millefeuille de dialogues. Voix d’élèves dans le couloir. Tasses posées, chantonnements, tintements de clés, rires, photocopieuse, robinets, murmures. Deux notes de la photocopieuse : plus de papier.
Un prof cherche des feuilles, un autre sort, clés en main, feuilles dans l’autre, sac à l’épaule ; un troisième mord dans son sandwich. Un prof prend une pose, un autre le photographie. Une prof consulte deux téléphones posés sur la table. Douze personnes : trois dans les canapés, plus personne à la photocopieuse. Deux profs rient. Un prof revient, prend deux caisses de matériel, ressort. Le directeur rentre, est interpelé, se déplace, va saluer une personne.
10 h 15 — Des affiches, deux microondes, une machine à café, petite cuisine avec double évier et plan de travail. Provisions de base, bouteilles d’huile vides, vaisselle propre qui sèche, vaisselle sale empilée dans des boites en plastique — dépôts provisoires. Mur de casiers numérotés, décorés de photos, post-it et petites étoiles.
Les sons, les mouvements et les objets de ce lieu sont-ils le reflet d’un corps enseignant naviguant dans un système éducatif en perpétuel mouvement ?
Notes de bas de page
| ↑1 | Georges Perec, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, 1975. |
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