Fermeture annuelle du 13 au 28 juillet : les commandes seront assurées jusqu'au 12 juillet et dès notre retour. Bonnes vacances !

Tourner la première page

Au milieu de la pièce, soixante romans contemporains de ma bibliothèque sont disposés sur une table. Une diversité d’auteurs, de maisons d’édition, de nationalités, de genres et de nombres de pages. Cette sélection est la base de travail d’un atelier littérature en rhéto.

La disposition du local indique la place que vont occuper les livres : ils seront au centre du travail au long des vingt-quatre périodes étalées sur trois semaines[1]Grille horaire particulière de notre école.. La première semaine est consacrée à la découverte du corpus sous un maximum d’angles : une variété de contacts avec ces livres pour éveiller la curiosité et le désir de lire. La deuxième semaine est plus théorique, basée en partie sur une formation de David Vrydagh sur la littérature contemporaine. La troisième semaine est celle des cafés littéraires : chaque élève doit avoir lu le plus loin possible un roman et être capable de le résumer, d’en présenter l’auteur et l’éditeur, de développer trois analyses, d’argumenter leur expérience de lecture.

« La disposition du local indique la place que vont occuper les livres :
ils seront au centre
du travail. »

Hameçonner

Mon lien avec ces romans nourrit le transfert du désir de lecture. Il m’est aussi utile pour assoir une certaine légitimité : « Vous avez vraiment lu tout ça, Madame ? » Dans mon école précédente, le doute des élèves sur ma légitimité m’a déjà mise à mal. Ils me cuisinaient comme si le fait que j’arrive avec trop d’inconnu était écrasant et qu’il fallait attaquer l’édifice. Je cherche à ne pas prétendre au-delà de mes connaissances. Ces romans, je les ai lus, mais je ne sais pas tout à leur propos : en partie parce que j’ai oublié, surtout parce que chacun se construit un lien personnel avec un roman et a droit à une parole singulière à propos de sa lecture.

J’ouvre l’atelier en leur lisant deux extraits de Comme un roman de Pennac : la scène de l’ado auquel on ordonne de lire et les droits imprescriptibles du lecteur. Je leur demande de prendre un livre selon un critère au choix qu’on liste ensuite : la couverture est belle, le titre étonnant, le résumé intriguant, ma mère l’a conseillé, le nom d’auteur me dit quelque chose… Plus timidement, un élève avoue que c’est l’épaisseur qui a attiré. Cet aveu, c’est un critère pertinent si la lecture fait peur, ça importe d’aborder un roman avec un sentiment de compétence. Évidemment, pouvoir choisir sur la base d’un critère érudit est plus valorisant, mais l’érudition ne se décrète pas, elle se construit lecture après lecture.

Ensuite, cinq minutes de lecture silencieuse en ayant en tête les « Droits du lecteur », sauf celui de « Ne pas lire » parce qu’on n’est quand même là pour apprendre ! Au bout des cinq minutes, j’interroge sur ce temps de lecture : as-tu compris quelque chose ? Sur quelle scène s’ouvre le récit ? Ces moments, six durant la première semaine, permettent déjà six contacts personnels avec six romans.

Et ferrer

Pour ouvrir l’autorisation à lire, ils entendent aussi un extrait d’Écriture, mémoire d’un métier de Stephen King sur le pouvoir magique de la lecture. Je les invite à choisir un roman pour vivre ce tour de magie, cette télépathie à travers l’espace et le temps entre deux esprits.

En ouverture du troisième jour, nous découvrons ensemble quelques incipits. Par exemple, Les armoires vides d’Annie Ernaux qui décrit de manière implicite l’avortement qu’elle a vécu. L’occasion de dire un mot du style, de l’effet qu’il crée sur le lecteur, du petit cinéma qu’on se construit ou non dans sa tête et qui permet de rentrer ou pas dans une lecture. Un autre jour, je leur lis l’incipit d’Au nord du monde, ce roman postapocalyptique de Marcel Theroux qui nous propulse dans un cadre spatiotemporel énigmatique : où sommes-nous au début de ce roman ? Est-ce vraiment le futur ? Quels sont les indices ou les freins à se l’imaginer ? Discuter avec eux des difficultés à entrer dans un roman leur permet, je crois, de se sentir moins seuls quand ça leur arrive.

Pour apprivoiser encore, je leur propose des classements du corpus. Dans un cours sur la littérature contemporaine — ses transformations institutionnelles, ses tendances esthétiques, son champ éditorial — j’invite les élèves à manipuler et classer les romans : selon les genres, les langues d’écriture, les maisons d’édition. Ce dernier classement est particulièrement intéressant. À partir d’une recherche par élève sur un éditeur du corpus, nous construisons une carte mentale du champ éditorial, entre petits indépendants (Le Tripode, Toussaint Louverture) et gros groupes (Madrigal, Hachette). C’est l’occasion de débattre sur les différences, les complémentarités, les risques. Se rendre compte qu’un tiers des livres de la sélection est en réalité édité par le même groupe est étonnant pour eux, un constat qui peut orienter différemment un choix de lecture.

À la fin de la première semaine, tous les élèves ont le désir de lire au moins un roman (souvent plusieurs). Ils s’engagent à en lire au moins cent-cinquante pages pour la dernière semaine.

À la pêche aux analyses

Pour l’analyse de la narration, je m’attarde sur le narrateur et le point de vue. À travers un extrait de Continuer de Laurent Mauvignier (une scène familiale de parents séparés qui discutent de la dernière connerie de leur ado), je leur fais observer l’alternance des points de vue dans une même narration interne : la complexité d’un personnage se construit à travers sa propre subjectivité et celle du regard des autres.

Dans les échanges, très vite, ce sont les mêmes qui parlent, souvent pour me montrer leur érudition. Je veille à ne pas trop leur laisser la parole, mais les utilise aussi pour rebondir, surtout quand ils usent de la langue de bois de la critique : « Le style est intéressant, mais on ne rentre pas du tout dans l’histoire. » Qu’entends-tu par-là ? La manière dont les phrases sont construites ? Le vocabulaire utilisé ? Les figures ? Lis-nous quelques lignes et essayons d’en étudier le style. « On ne rentre pas dans l’histoire au début. » Qu’est-ce qui empêche ? Parce qu’on débarque au milieu d’une intrigue ? Parce que l’auteur commence par une description qui n’accroche pas l’attention ? Préfère-t-on d’ailleurs un écrit littéraire précis (avec beaucoup de descriptions) ou qui laisse le champ libre à l’imagination ? Pourquoi l’auteur a-t-il choisi ces mots, cette narration-là et quel effet ça crée ? Voilà la posture que je voudrais leur faire prendre.

Une autre séance est consacrée à la lecture en « arpentage commenté » d’un chapitre de l’essai L’espèce fabulatrice de Nancy Huston qui tente de répondre à la question posée par une détenue lors d’un cercle de lecture : « Pourquoi écrire des livres puisque la réalité est déjà incroyable ? » Chaque élève a un exemplaire du texte et lit à voix haute quelques lignes, puis la parole passe au voisin. J’interromps pour questionner et tirer des fils de réflexion que nous notons au tableau pour nourrir des pistes d’analyses. Par exemple : la lecture de romans démultiplie notre connaissance d’autrui, elle est civilisatrice.

Enfin, nous faisons une sortie au Pêle-mêle, un moment d’échange plus informel autour du livre. Mon idée est de leur montrer que la haute culture intellectuelle » s’achète aussi à bas prix. La visite ne se fait pas sans consigne, ils doivent chercher un autre roman de l’auteur qu’ils lisent, composer un poème de titres (en empilant plusieurs livres) et faire un achat (pour eux, pour un proche ou pour la boite à livre de l’école). Ils viennent avec au moins 25 centimes parce qu’on trouve, à ce prix-là, de bons romans soldés.

Panier final

Un bout d’échanges :

E. : Dans Au revoir Eddy Bellegueule, Édouard Louis raconte son transfuge de classe. J’ai trouvé ça intéressant.

M. : C’est quoi « transfuge » ?

E. : C’est comment il est passé de son village où il était harcelé à un milieu intello où il se sent bien. Il raconte juste son parcours perso, c’est convaincant.

P. : Ça fait penser à mon roman L’usine (de Vincent de Raeve). Il dit qu’il déteste les journalistes qui viennent quelques jours pour écrire dessus alors qu’ils n’ont pas vécu de l’intérieur le travail des ouvriers. L’auteur, il a vraiment vécu.

J. : Moi, j’espère qu’elle n’a pas vraiment vécu ça dans mon roman (La vraie vie d’Adeline Dieudonné) parce que c’est trop horrible ! Ça m’intéressait, mais y avait trop de descriptions avec du sang et tout. Je ne suis pas habituée, j’ai jamais lu des romans pareils et ça m’perturbe trop. Qu’est-ce qui lui a pris à cette auteure d’écrire ça ?

Et s’ensuit une discussion sur la place du sensationnel, sur la différence entre le voir et le lire, la tendance voyeuriste de certains lecteurs. Les groupes de débat n’excèdent pas six participants ; à cinq même, la parole circule plus naturellement. Je cherche à ce qu’ils fassent évoluer l’analyse, la nuancent, la peaufinent. Je ne dois pas être celle à qui les élèves s’adressent, le savoir littéraire doit circuler entre eux, qu’ils se sentent un moment réuni autour de ce savoir devenu le leur. Si j’interviens, c’est pour un élève que je sens capable d’approfondir sa pensée ou parce que, prise au jeu, je ne peux m’empêcher de participer… Ma présence évaluatrice met une pression qui doit les pousser à bien préparer, pas à stresser et se taire. J’apprécie les petites solidarités quand ils se posent mutuellement des questions de relance pour aider les taiseux.

Je suis partagée entre fierté et déception au moment de cette tâche finale. Les élèves ont des fulgurances et font des liens qui m’épatent, mais ils sont rares à avoir été au bout du roman. Certains avouent avoir bloqué après 50 ou 100 pages. Certains font semblant. J’apprécie l’honnêteté même si la raison en est la flemme. Ceux qui bluffent se trahissent parfois en direct. Je ne sais pas comment couper court au fait qu’ils sont prêts à mentir pour se montrer bons lecteurs alors que je préfère qu’ils avouent être bloqués et qu’on essaie de comprendre pourquoi. En tout cas, à la question « Cet atelier vous a-t-il donné envie de lire ? » la réponse unanime (et je pense sincère) est « oui ».  

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Grille horaire particulière de notre école.