Pourquoi parle-t-on d’antiracismes au pluriel ? Et quelles implications pour penser et mettre en œuvre une pédagogie antiraciste ?
Il y a ce que j’appelle « antiracisme d’État », il s’agit d’un antiracisme porté par des déclarations de principes sur l’unité du genre humain, l’affirmation de la condamnation et la tolérance zéro contre les toutes les formes de haines, de discriminations et de racismes. En éducation, cette vision correspond au modèle de l’antiracisme dit universaliste, dont la caractéristique principale est d’être anticatégorielle et aveugle aux couleurs.
Une seconde forme d’antiracisme s’inscrit dans une dimension politique puisant dans des courants théoriques critiques, décoloniaux et intersectionnels portés par des principes de justice sociale et des visées de transformation sociale.
Il y a deux manières d’aborder cette notion de racisme : on parle de racisme pseudoscientifique qui voit le jour au XVIIIe sous l’impulsion de sciences naturalistes. Ce racisme théorise une hiérarchisation des populations en races humaines avec la « race » blanche prétendument supérieure parce que plus évoluée et en fin de classement la « race » noire qui serait plus proche de la nature, ou « pas encore assez entrée dans l’histoire », selon Nicolas Sarkozy. Si l’inanité des races biologiques a été montrée par la science, les traces restent profondes. En découle une forme d’antiracisme qui contredit cette hiérarchisation, mais se limite à un discours sur la tolérance, le respect des différences, la valorisation des cultures. Le racisme serait le fait d’individus qu’il faudrait alors éduquer… à ne plus être raciste ; et surtout les sanctionner sur le plan pénal, sauf que cette judiciarisation reste peu suivie dans les faits.
En opposition, il y a le concept de racisme systémique né dans le contexte de la lutte des droits civiques aux États-Unis. Dans une société démocratique et égalitaire, il ne devrait plus y avoir de racisme, or on constate la persistance des inégalités raciales sous l’effet combiné du capitalisme, du suprémacisme blanc et du patriarcat. Dans les années 1980, la Critical Race Theory [CRT] est développée par des juristes qui pensent la race comme une construction sociojuridique et sociopolitique. Ils s’attachent à décrire les formes insidieuses perpétrées au sein des institutions par des microagressions et/ou des discriminations indirectes pas toujours visibles, mais violentes, au regard des conséquences sur les conditions de vie matérielles, économiques, de santé en général et mentale en particulier. La sociologue Philomena Essed parle de « racisme au quotidien » dont les multiples effets restent peu pris en charge par l’institution scolaire.
Les auteur·es de la CRT ont déplacé l’analyse du racisme d’une approche psychologique et individuelle vers une perspective matérialiste et structurelle ancrant ce phénomène dans les rapports sociaux de race façonnés par le capitalisme, l’histoire de l’esclavage et de la colonisation. À ces facteurs historiques s’ajoute le rôle du christianisme dans la fabrique de la race, notamment durant les croisades et l’Inquisition, comme l’illustre le cas de la péninsule ibérique entre les XIIIe et XVe siècles. Trois idées majeures se dégagent : le fait de repenser le racisme à la lumière du capitalisme en soulignant l’articulation entre les deux systèmes de domination. Ensuite, cette approche va considérer le racisme en actes, en intégrant la réflexion sur le système des discriminations qui en sont la matérialisation : le racisme ne se passe pas « dans la tête des gens ». Cela permet aussi de mieux voir comment l’ordre racial détermine la structure des opportunités économiques et sociales. Le racisme est défini comme un phénomène systémique et structurel, et non plus seulement fondé sur des préjugés, comme c’était le cas dans l’approche morale. Troisièmement, elle permet aussi de développer une approche globale, intersectionnelle, intégrant également les dominations de classe et de genre — comme l’ont fait les travaux des afro-féministes.
L’antiracisme universaliste a une visée éducative, avec une rhétorique axée sur les principes d’égalité, de tolérance et d’« indifférence aux différences ». Pourtant, l’école reste traversée par des logiques de racialisation opérant à plusieurs niveaux. Au plan relationnel, élèves et familles font l’objet de catégorisations, d’assignations et de stigmatisations de la part de professionnel·les mobilisant des stéréotypes culturalistes et racistes. Au plan structurel, le fonctionnement et l’organisation scolaires : sectorisation, éducation prioritaire, contournement de la carte scolaire, quasi-marché scolaire, produisent des contextes socialement et ethniquement ségrégués, sous-financés et inégaux en termes d’offre et d’opportunités éducatives. Au plan épistémique, la diffusion de savoirs eurocentrés, sans réflexivité sur les injustices qu’ils perpétuent, contribue à naturaliser des hiérarchies entre groupes sociaux. Au plan pédagogique enfin, des pratiques discriminatoires à l’orientation, des biais dans la notation et sanctions… et des dispositifs de gestion de la difficulté scolaire qui articulent des logiques racialisantes parfois des normes capacitistes pour justifier des classements en éducation spécialisée ou en classes d’adaptation reproduisent des inégalités que renforcent des supports didactiques véhiculant des représentations hégémoniques des groupes minoritaires racisés.
« L’école reste traversée par des logiques de racialisation opérant à plusieurs niveaux. »
Dans l’antiracisme politique, il y a donc, un enjeu à saisir et à rendre visibles ces expériences de racialisation dans une optique de transformation sociale et d’émancipation. Il s’agirait alors de revisiter notre lecture de la justice sociale par la mise en œuvre de la lutte contre les discriminations ethnoraciales dans tous les domaines et passer ainsi d’une égalité formelle à une égalité réelle. Viser la transformation des attitudes et comportements, des savoirs, des pratiques et des règles qui ont des effets inégalitaires. Encourager les enseignant·es à outiller l’esprit critique de leurs élèves, le pouvoir d’agir et de lutter contre sur les inégalités et discriminations scolaires, en leur transmettant des leviers pour avoir prise sur leur milieu socioscolaire. Cette transformation s’inscrit dans des courants pédagogiques critiques, enrichis par des théories post/décoloniales qui dénoncent la persistance des hiérarchies raciales, économiques, de genre après les décolonisations, mais aussi par des approches intersectionnelles. « Entrer en pédagogie antiraciste », voire « Apprendre à transgresser » le principe pédagogique de la neutralité et la norme politique colorblind.
Pour donner un exemple de ce que serait un antiracisme moral à l’école, certain·es enseignant·es qui sont engagé·es dans la lutte contre le racisme vont tenter davantage de prendre en compte la « diversité », sans pour autant changer la nature des pratiques. On va travailler des œuvres qui traitent des systèmes d’oppression, ou s’intéresser à des auteur·es minoritaires, mais de façon non subversive, sans que cela engage à une pensée critique. C’est une forme de saupoudrage, qui n’interroge pas les structures du racisme et plus globalement les normes dominantes qui produisent de l’oppression raciale.
Dans le cadre d’une pédagogie critique, on pourrait se pencher avec les élèves sur l’orientation scolaire et s’intéresser aux statuts sociaux des personnes. On peut remarquer que les personnes minoritaires se retrouvent toujours au bas de l’échelle sociale et on peut se demander pourquoi. Beaucoup de travaux montrent ces discriminations. La division raciale du travail qu’on observe dans la société se retrouve aussi à l’école. On peut aborder ces sujets dans des aller-retour entre la théorie et la pratique qui permettent à la fois de faire réfléchir, d’engager un travail avec les élèves sur l’orientation, en partant du constat qu’il y a une très forte autolimitation de certains élèves dans leur choix de métier.
La géographie scolaire est fortement ségrégée, pas seulement sur le plan social, mais aussi sur le plan racial. On s’aperçoit que les publics racialisés se restreignent beaucoup dans les choix qu’ils peuvent faire. Cela soulève la question des rôles, des modèles autour d’eux, y compris au sein de l’école. Exposer le racisme dans les parcours d’orientation des élèves consiste donc à faire un travail d’analyse, mais aussi un travail d’informations, de conseils qu’on va dispenser dans une visée de transformation sociale concrète, que l’on peut conduire de la manière suivante, dans le cadre d’une séance d’Éducation morale et civique (EMC) sur le thème « Diversité, antisexisme et antiracisme », à travers l’exemple des femmes en sciences. Cette séance pourrait être réalisée au cycle 3, en CM1 ou CM2, ou même au collège pour déconstruire les stéréotypes liés aux compétences des femmes en sciences, tout en abordant l’invisibilisation des personnes racisées, grâce à une approche intersectionnelle (genre et race, entre autres). Une telle réflexion s’inscrit dans le parcours citoyen et peut mobiliser le dispositif pédagogique de cercles de discussion, s’appuyer sur des supports biographiques pour amener les élèves à réfléchir sur la diversité, l’égalité et l’inclusion et la lutte contre les discriminations. On pourrait pour ce faire partir d’un travail pédagogique très concret sur des personnages scientifiques, pour introduire des personnages scientifiques féminins invisibilisés, avec un focus sur la fiche biographique d’Alice Mathieu Dubois, première femme noire médecin en France, tirée de l’ouvrage Visibles ! Figures noires de l’histoire de France.
Apprendre à transgresser la norme pédagogique colorblind invite à enseigner autrement, en développant une praxis antiraciste, ce qui signifie privilégier une approche dialectique entre théorie et pratique antiraciste, mais aussi développer des méthodes pédagogiques actives, prenant appui sur les expériences et/ou l’environnement social des élèves, et susceptibles de favoriser la participation de toute la classe. Cela reviendrait in fine à revisiter notre lecture de la justice sociale, par la mise en œuvre concrète de la lutte contre les discriminations ethnoraciales dans tous les domaines scolaires, et passer ainsi d’une égalité formelle à une égalité réelle, avec comme objectif de transformer réellement les conditions de vie sociales, économiques, des minorités racialisées et marginalisées.
Bell Hooks, (2015), Ne suis-je pas une femme ? Femmes noires et féminisme, Trad. Olga Potot, Cambourakis ; Collins, P. H. (1993), « Toward a new vision: Race, class and gender as categories of analysis and connection », Race, Sex & Class.
Bell Hooks (2019), Apprendre à transgresser : l’éducation comme pratique de la liberté, Syllepse.
Quijano A. (2007), « “Race” et colonialité du pouvoir »,
Mouvements, 51.