Un cahier plutôt que des devoirs

Écrire ce dont je me souviens de mes apprentissages de la journée plutôt que de faire les devoirs habituels. Pourquoi?
Rencontre avec Marie, institutrice en 6e primaire.

Pourquoi remplacer les devoirs?

Parce que je pense que les devoirs sont discriminatoires pour les enfants. Ceux qui n’ont pas compris en classe vont être lésés si, à la maison, personne ne peut leur expliquer, parce que les parents sont eux-mêmes en difficulté avec cette matière ou parce qu’ils ne sont pas disponibles.

« Ils ne sont plus dans  qu’est-ce qu’on a fait à l’école , mais dans qu’est-ce qu’on a appris aujourd’hui.  »

Et pour ceux qui ont déjà compris, ce n’est pas pertinent de leur demander de refaire une feuille d’exercices à la maison. Il est préférable qu’ils travaillent tous la métacognition, que chacun exerce un recul réflexif sur ses apprentissages. J’ai donc remplacé les devoirs par le cahier des apprentissages que chaque élève peut faire seul, sans aide. Il suffit d’avoir un moment, isolé, au calme, pour y travailler.

Ce journal est un dispositif créé par Jacques Crinon, dans les années 2000. Je l’ai adopté et adapté.

Qu’est-ce que le cahier des apprentissages?

Dans ma classe de 6e, le cahier des apprentissages se fait tous les jours, à partir du menu du jour qui se trouve dans le journal de classe. À la maison, les enfants écrivent deux exemples de ce qu’ils ont travaillé par heure de cours, pas seulement un évènement qui les a intéressés ou marqués dans leur journée. Je demande vraiment qu’ils le fassent heure par heure pour qu’ils apprennent à passer en revue l’ensemble des apprentissages.

Au début de l’année, on le fait ensemble, en classe, et peu à peu, ils le font seuls, à la maison. Ils savent qu’ils peuvent aller chercher sur internet s’ils ne se souviennent plus de ce que nous avons fait à partir de l’intitulé. Par exemple, si nous avons travaillé sur les fractions, ils peuvent chercher des exemples sur internet. Le but, c’est le travail d’évocation et d’écriture.

Ce n’est pas simple, notamment parce qu’ils ne rentrent pas à la maison avec les feuilles travaillées en classe. Ça permet de ne pas égarer les feuilles… et surtout, ça les pousse à apprendre à se souvenir. Ce qui est intéressant dans ce travail, c’est qu’ils apprennent peu à peu à se poser des questions pour retrouver les contenus de leur travail scolaire. C’est une véritable prise de recul où l’écrit est un outil puissant qui leur permet de travailler de façon journalière sur leurs apprentissages.

Les parents peuvent aussi poser des questions à leur enfant pour les aider à se souvenir à partir des titres écrits dans le journal de classe.

Et ça se passe bien? Ce n’est pas un peu difficile pour certains élèves?

Ce qui est compliqué, c’est que ça s’appelle cahier des apprentissages et que pour certains élèves, apprendre, c’est souvent lié à du nouveau. Ainsi, au début, ils n’écrivent rien dans le cahier des apprentissages et ils disent que ça a déjà été vu. Nous avons donc beaucoup discuté sur ce que cela veut dire apprendre. Faire et refaire, driller, c’est aussi apprendre. Ça vaut la peine de retravailler ce qu’on a déjà essayé, mais les exercices, ça doit se faire en classe, pas dans des devoirs, c’est en classe qu’on apprend. À la maison, dans le cahier des apprentissages, il faut se rappeler ce qu’on a appris en classe, écrire un ou deux exercices ou reformuler ce qui a été travaillé.

Nous avons parlé de l’utilité d’écrire ce qu’on a appris pour mieux s’en souvenir et pouvoir mieux s’en servir.

Donc, chaque matin, je suis assise à une table à l’entrée de la classe, ils rentrent avec leur cahier et je vois, en lisant rapidement, ce qu’ils ont retenu des apprentissages, ce qui est correct et ce qui pose problème. Parfois, alors que je pensais que ça avait été difficile, ils m’ont fait des retours surprenants.

Souvent, je leur fais directement un commentaire et je leur laisse le temps de corriger si c’est nécessaire. Ceux qui ont oublié certaines parties le font en classe ou pendant la récréation.

C’est un peu difficile non, pour un enfant de se poser la question «qu’est-ce que j’ai appris aujourd’hui?»

Au début, il n’y a pas grand-chose, c’est difficile de se souvenir de ce qu’on a fait à l’école, même quand le titre est écrit dans le journal de classe. Parfois, c’est un peu court, ils mettent juste la consigne, mais pas les apprentissages. Mais, avec l’entrainement, ils y parviennent.

Il y a des enfants qui préfèrent écrire une histoire, raconter ce qui s’est passé à l’école, sans rentrer dans l’exercice de «qu’est-ce qu’on a appris?». C’est intéressant pour moi aussi, ces récits, mais ça ne doit pas prendre toute la place. C’est aussi pour ça que je demande qu’ils passent en revue toute la journée. Ils n’ont d’ailleurs pas de nombre maximum de pages.

Ils évoluent tous ensemble, on en parle en classe, il y a une espèce de changement qui s’opère, sans que ça ne soit lourd ou problématique. Ils ne sont plus dans «qu’est-ce qu’on a fait à l’école», mais entrent vraiment dans «qu’est-ce qu’on a appris aujourd’hui». C’est ce changement-là que je vise. En quelques semaines, ça devient une habitude. Ils sont contents de ce qu’ils ont écrit et veulent montrer qu’ils ont pensé à tout.

Est-ce que ça vous permet aussi de voir ce qu’il faut retravailler en classe?

On ne reprend pas en groupe classe ce qui ne semble pas appris, car ils ne rencontrent pas tous la même difficulté. Je réexplique individuellement aux élèves qui font des erreurs, ou je les envoie vers un autre élève qui a bien compris.

J’avais des appréhensions. Ça me paraissait une montagne de devoir tout corriger, mais ça va relativement vite et ça m’apprend beaucoup. Je garde en tête les difficultés récurrentes lorsque je reprends la matière la fois suivante.

Pour eux, à la maison, ça ne prend pas non plus beaucoup de temps, en principe vingt minutes. Il y en a parfois qui le font trop vite…, mais si ça va vite et que c’est bien fait, c’est bien aussi.

Et avec les parents, ça se passe comment la disparition des devoirs?

Ce qui peut les perturber, au début, c’est que je ne corrige pas l’orthographe. Le but, c’est que l’élève écrive le plus possible et qu’il dépasse le «je dois tout le temps me corriger donc je vais faire moins des belles phrases, je vais moins écrire de mots, des mots plus faciles, des tournures de phrases plus simples; comme ça, au moins, je ne dois pas les corriger ». La seule exception, c’est quand l’activité d’apprentissage est la dictée ou la conjugaison, alors, je fais attention à l’orthographe des mots appris.

Le plus important reste d’expliquer aux parents les rôles du cahier des apprentissages : la métacognition, le recul réflexif et l’écrit comme outil de pensée et aussi le retour que cela m’apporte quant aux difficultés de leur enfant.

Pourquoi est-ce que ça n’est pas généralisé dans l’école?

Certaines collègues le font. J’ai mentionné que je pouvais aider à cette pratique. J’explique aussi le dispositif à mes stagiaires.

Mais la feuille de devoir a un aspect rassurant. Ça peut faire un peu peur de devoir regarder des productions qui sont chacune différente. Cependant, nous dressons des constats en équipe : les devoirs ne sont pas toujours positifs pour les apprentissages, ce sont toujours les mêmes qui ne les font pas et qui n’ont pas d’aide à la maison ou qui n’ont pas d’endroit pour s’isoler.

C’est un changement d’habitude. Ça m’a pris du temps pour que ça soit utile sans être démesuré comme tâche. Voir ce qu’ils ont appris, ce qu’ils ont retenu de ce qu’on a fait en classe, C’est important pour moi d’avoir ce retour et ça permet de s’ajuster perpétuellement. Peut-être que, petit à petit, ce cahier va trouver se place dans notre école.

Ce qui est chouette aussi, c’est que j’ai remarqué qu’en classe, pendant le cours, certains élèves ont un petit carnet dans lequel ils écrivent des traces de ce qu’on fait pour s’en souvenir le soir quand ils complètent leur cahier des apprentissages. Du coup, ça fait des prises de notes pendant le cours, et ça les aidera lorsqu’ils se retrouveront en secondaire.