Un meilleur apprentissage des langues pour tous grâce au Pacte ?

Carte blanche publiée dans Le Soir, le 24/08/2026.

La généralisation du tronc commun en 2026 en Fédération Wallonie-Bruxelles ambitionne d’améliorer l’apprentissage des langues, mais la pénurie d’enseignants et les inégalités sociales interrogent sur la faisabilité de ces objectifs.

Le tronc commun fera son entrée dans l’enseignement secondaire dès la rentrée 2026. Un des fondements du Pacte pour un Enseignement d’Excellence a porté sur le renforcement de l’apprentissage des langues en Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB). Tous les élèves sont dorénavant initiés à l’éveil aux langues de la première maternelle à la deuxième primaire et l’apprentissage d’une première langue moderne débute dès la troisième primaire pour tous les élèves (ce qui était déjà le cas à Bruxelles). Le nouveau référentiel a déterminé les attendus qui précisent le degré de maîtrise à atteindre par les élèves en intégrant les niveaux du Cadre Européen Commun de Référence pour les Langues (CECRL). Le référentiel s’inscrit dans l’approche communicative et actionnelle déjà prônée précédemment et insiste sur l’approche spiralaire dans l’apprentissage des langues.

La réforme actuelle vise un saut qualitatif important sur l’échelle de maitrise du CECRL qui décrit les compétences linguistiques en distinguant 6 niveaux, de A1 (débutant) à C2 (maitrise proche d’un locuteur de la langue). Le niveau visé en fin de tronc commun en troisième secondaire à 15 ans est globalement celui actuellement souhaité pour la fin de l’enseignement secondaire, à savoir le niveau B1 (niveau intermédiaire). L’ambition est donc de faire gagner pratiquement trois années aux élèves francophones ! Tout ceci est-il réaliste ? Le postulat du Pacte d’augmenter les cours de langues à l’école en commençant plus tôt dans la scolarité et censé assurer une meilleure maîtrise des langues étrangères n’est pas sans poser question.

Des conditions peu réalistes

De manière consensuelle, plusieurs conditions sont mises en avant en vue d’assurer une meilleure maitrise chez des élèves. La première condition sine qua non est de disposer d’enseignants qualifiés et compétents. Or nous faisons face à une pénurie inédite d’enseignants en langues et pas que… La réforme de la formation initiale des enseignants produit à ce stade des effets contraires à ceux attendus et entraine une chute drastique de futurs candidats enseignants. Et ce ne sont pas les politiques actuelles du gouvernement en place qui vont arranger la situation… A cela s’ajoute une autre condition qui est de pratiquer réellement la langue en dehors de la classe (sorties, échanges linguistiques…). Apprendre plusieurs langues modernes dans un contexte uniquement scolaire est une fameuse gageure. Cela reste assez artificiel et peu productif d’apprendre une langue étrangère dans une classe de 25 élèves avec des niveaux et des motivations différentes. Un élève qui suit un parcours dans l’enseignement général à raison de 4 périodes de 50 minutes mobilise une centaine d’heures sur une année scolaire, ce qui reste très peu si on compare avec le temps nécessaire pour acquérir la langue maternelle.

Un marqueur social

Les familles socio-culturellement favorisées ont très bien intégré qu’une bonne maîtrise des langues modernes se produit idéalement en interaction avec des locuteurs natifs et dans des environnements bilingues. Les stratégies mises en place (immersion ou submersion linguistique, cours privés, échanges et stages à l’étranger…) ne sont évidemment pas accessibles pour tout un chacun.

Un autre élément de contexte plus récent est également à prendre en considération et vient renforcer cette distinction sociale. Il concerne le choix de la première langue moderne en Wallonie. Dans l’enseignement secondaire, les jeunes wallons se détournent de plus en plus du néerlandais. En 2005-06, près d’un élève sur deux le choisissait. Vingt ans plus tard, ils ne sont plus qu’environ un sur quatre. Les disparités géographiques peuvent en partie expliquer cela mais un autre constat s’impose : le choix du néerlandais est de plus en plus posé par des familles francophones avec un capital culturel et économique élevé.

Ainsi, l’apprentissage des langues est progressivement devenu un marqueur social important qui participe à la reproduction des inégalités. Il s’inscrit dans un contexte d’un système scolaire organisé en quasi-marché scolaire et déjà marqué par de fortes ségrégations entre établissements. Il s’inscrit aussi dans une histoire et un contexte linguistique particulier qui a pour effets de vivre dans un pays où il existe un fossé entre les communautés. Qui du côté francophone est à même de dire ce qu’un néerlandophone lit, écoute, regarde… ?

Nous ne pouvons que déplorer que les conditions requises ne sont pas vraiment réunies afin que tous les élèves puissent atteindre les objectifs visés pour l’apprentissage des langues dans le cadre du Tronc commun.


Carte blanche publiée dans Le Soir, le 24/08/2026 : https://www.lesoir.be/766749/article/2026-08-24/un-meilleur-apprentissage-des-langues-pour-tous-grace-au-pacte