Comme chaque année, je donne cours d’histoire-géo à deux classes de quatrième. Mais, cette fois-ci, l’une est une classe de technique qualification et l’autre de professionnel. C’est du tout cuit, me dis-je, mes cours sont prêts. Récit d’un prof qui se croyait expérimenté et qui commet bourde sur bourde.
D’abord, trouvons des excuses. Il n’y a aucune information préalable sur les jeunes lorsqu’on débute une année avec une classe. Pas de rapport, pas de Conseil de classe : rien. Il parait que ça nous permet de ne pas juger, effet de halo, pygmalion et tout ça. Table rase. Ça ira mieux cette année : on efface tout et on recommence à zéro. De nouvelles relations, de nouveaux diagnostics. Et puis, il faut être honnête, on n’a pas le temps. Ce ne sont d’ailleurs plus les mêmes profs. Ceux qui les connaissent recommencent à zéro avec d’autres jeunes que d’autres encore connaissaient. Restent les conversations officieuses sur les groupes, tantôt rassurantes, tantôt anxiogènes de cinq minutes dans les salles de profs, entre deux sonneries. « Oh oui, les anciens 3P, bonne chance ! » Je ne suis pas né de la dernière pluie non plus. Depuis 1996, je connais. Ça va aller.
Excusez-moi encore, mais depuis quelques années, toute mon énergie va aux 7e avec qui je coconstruis des petits projets et différentes sorties ou productions culturelles via des Conseils hebdomadaires. En 4e, lors de ces deux fois deux heures, Il suffira donc que j’apparaisse, passionné, digne face aux jeunes, feuilles en main, mises en situation motivantes ad hoc et rouleront les cours tout prêts où les élèves s’activeront et chercheront ensemble le sens de ce monde un peu dingue. Et donc très vite, en 4P, c’est moi qui le deviens.
Ils sont dix-huit en mal d’École. Auparavant, ils étaient maximum douze dans ce genre de classe. Genre de classe, j’y suis. C’est que mon logiciel petit-bourgeois doit tourner. Par manque de préparation spécifique pour ce groupe, je suis en classe comme si j’avais tout oublié des élèves issus de milieux populaires. Maintenir l’exigence devient faire la même chose que dans l’autre classe, hausser le ton, aller au clash s’il le faut. J’essaie stupidement de me dire que ce sont eux qui ont des problèmes et pas moi, pas nous. Alors, je veux des mains qui se lèvent pour parler, parfois du silence, et des élèves qui acceptent de se confronter à des documents exigeants, en groupe ou seuls. En faisant mine d’oublier tout de leur niveau scolaire, de leur rapport au savoir, je veux à tout prix remettre de l’ordre, du travail, du mérite. C’est l’école ici. Et je suis le chef. Voulant ne rien laisser passer, je ne laisse rien venir d’eux non plus. Résultats des courses, semaine après semaine, deux heures de cours épuisantes. Un collègue de la classe voisine me demande même si ça va : mes hurlements résonnent encore à travers les murs.
« Voulant ne rien laisser passer, je ne laisse rien venir d’eux non plus. »
Je vais enfin vers eux. Une petite visite à l’atelier pour vite me rendre compte de ce dont je me doutais déjà, mais que je ne voulais pas voir. Il y en a peu qui en ont quelque chose à faire de l’École et du métier que le système semble avoir choisi pour eux. Loric, par exemple, qui démonte une culasse et à qui je demande ce que c’est : « Je ne sais pas, je dois faire ça parce que je suis puni. » Renseignements pris, il parait qu’il double et qu’il voudrait travailler avec des animaux. Ironie du sort, aujourd’hui, il a presque ce qu’il voulait : il est parti en boucherie.
En classe, il discute tranquillement avec Thomas, autre doublant qui ne prend même pas la peine de sortir quoi que ce soit de son sac. Je n’existe pas, même quand je l’interpelle. Kilian qui vit seul avec son grand-père est partout sauf là où il doit être. Il se couche sur son banc ou se lève, pose une question incroyablement naïve qui n’a évidemment rien à voir avec le sujet. Je crois qu’il ne comprend pas grand-chose. Riccardo au fond de la classe, parle fort, sans autorisation, donne son avis sur tout, en mode provocation, protrumpiste et homophobe. Il y a encore Sam, fils d’agriculteur qui dort la tête à l’étable et aux travaux des champs qui l’ont occupé une partie de la nuit ou Barry vingt et un ans qui présente une déficience mentale. Enfin, Noéline, seule fille, colorie des feuilles et laisse passer les orages.
Puis, moi qui veux absolument tenir le même cap que dans l’autre classe. Puisque les travaux de groupe, organisation miroir de la classe d’en face, sont inefficaces, et que je n’ai ni le temps, ni l’énergie, ni l’envie ou la compétence de tout changer, j’occupe le terrain que je voudrais en friche, mais qui est surtout un désert d’apprentissages où les échos bruyants de leur ennui m’énervent au plus haut point.
Comme je parle tout le temps, que j’interviens sur tout, que je tente de tout contrôler, les dérapages verbaux surviennent. À l’élève qui se lève sans permission, un « coucouche panier », que je crois être drôle plus qu’insultant. « Je ne suis pas un chien », la réplique fuse et je sais que j’ai tout faux.
Je souffre dans cette classe et me sens comme un prof débutant en difficulté. J’en discute avec leur titulaire qui, a une relation plus apaisée avec eux, plus affective aussi, et que j’envie un peu. Je lui propose de travailler à deux en classe, mais je sens bien que si c’est d’accord pour elle, il n’y a pas vraiment d’énergie et de temps pour collaborer concrètement. Et puis, suis-je vraiment prêt, à ce que j’imagine être une diminution des exigences pour prendre plus soin du groupe ?
Dans une séquence sur la démocratie, je leur propose d’aller visiter le Parlement wallon à Namur et je tente de négocier cette sortie avec eux. Sam et un autre élève vont demander la permission à la direction et se montrent extrêmement positifs. Kilian voudrait faire un laser game et cherche les renseignements. Il m’enverra par mail tout un scénario de la journée. Il s’avère, après le coup de fil d’un autre élève, que le laser game sera fermé ce jour-là. Et même si ç’a été très compliqué de gérer son organisation, la visite se fait et les comportements sont positifs. Avec, évidemment, quelques couacs.
Si motivé lors de la préparation, Kilian n’est pas venu, « pas envie de sortir de mon lit », envoie-t-il aux autres sur Messenger, ni Brice qui ne savait pas à quelle heure et où était le rendez-vous, pourtant largement négocié oralement et écrit noir sur blanc dans la lettre. Juste avant le portique du Parlement gardé par un policier militaire, Thomas me refile une arme blanche qu’il « a toujours avec lui » pour que je la mette dans mon sac non fouillé. Même si la relation est évidemment autre au retour de la classe puisque je suis le premier, voire le seul, à oser une sortie avec eux cette année, je garde un gout amer d’être passé par toutes ces émotions et je n’ai toujours pas pris le temps de réadapter ma méthodo. Et comment d’abord ?
Un jour, alors que je me déplace en classe pour recadrer Riccardo qui avait mis ses écouteurs et chantait, je suis totalement désarçonné par sa réaction, car, tandis que j’élève la voix, il me tend le poing, ouvre sa main et me dit « cadeau pour vous ». Au creux de celle-ci, un tout petit objet gris totalement inconnu pour moi : un poids de pêche. « Que veux-tu que je fasse avec ça, Riccardo ? ». « Ce que vous voulez, M’sieur, c’est pour vous. »
À la réflexion, symboliquement, c’est bien notre problème. Comme pour la plupart de ses copains, son centre d’intérêt est au bord de la rivière, loin des néons scolaires et de ma culture de salon. Et mon incompétence à l’intéresser à l’histoire-géo me pèse littéralement. Ce tout petit objet est comme un fossé entre nous. Je ne sais qu’en faire, comme lui ne sait que faire de tous ces cours sur les droits, les libertés ou les inégalités dans le monde. Et tout cela traduit probablement aussi un grand besoin d’affect mutuel dans cette relation pédagogique. Une chose me saute aux yeux : moins je me prépare pédagogiquement et plus mon propre rapport à l’école s’impose à eux violemment. La conjonction du regroupement de tous ces élèves en difficulté dans la même classe, de mon manque d’énergie prise ailleurs et de mon aveuglement didactique explique sans doute toutes mes difficultés. Mais tout seuls dans nos classes, sans véritable formation ni organisation collective, sans bagages spécifiques en didactique pour les milieux populaires, qu’avons-nous en fait à leur offrir en retour ?