Une balade et beaucoup plus

Un mardi d’avril, en début de soirée, les élèves de 6e option histoire d’une école secondaire emmènent un groupe d’adultes dans une balade décoloniale à travers Liège. Tout en gérant les prises de parole, au pas de course entre les différents points d’arrêts, iels me racontent leur projet.

Lisa et Yvan m’expliquent le contexte. « C’est nous, les élèves, qui avons choisi le thème. Le prof intervient pour alimenter nos questionnements, pour nous aiguiller, pour la partie logistique. C’est grâce à lui qu’on peut faire le projet, mais l’idée vient de nous. »

« En option histoire, il y a six heures d’histoire par semaine. Deux heures de cours commun avec d’autres élèves pour le programme d’histoire normal de l’école, et quatre heures avec notre prof d’option histoire. C’est dans ces quatre heures qu’on peut faire des projets comme celui-ci. En 5e, on travaille simplement sur des dossiers pour chaque période de l’histoire, on essaie de trouver un sujet qui nous anime et, en 6e, on concrétise un projet. Parfois, le projet s’étale sur plus d’années. En début d’année, nous avions beaucoup de questions sur l’origine du racisme. Le prof nous a informés que les 6e histoire avaient commencé ce projet de balade et qu’on pouvait le continuer. Nous avons conçu la balade et notre projet, c’est de la mettre sur l’appli Totemus qui propose des balades thématiques sur téléphone. Les élèves de 5e Art d’Expression vont nous aider. Donc, ce projet va continuer à vivre après nous. »

CHERCHER ET CONSTRUIRE

«Pour arriver au produit fini, il y a eu du travail en classe, mais aussi à l’extérieur, avec plusieurs étapes, des allers-retours entre le collectif et l’individuel.», m’expliquent Sajida, Chiara et Lisa.

« Le travail, ça a été de s’approprier les différents lieux qui avaient été sélectionnés par les 6e de l’an passé. Ensuite, nous avons décidé ensemble quels points d’arrêts garder. On a contacté différentes personnes, dont Totemus qui ont accepté de proposer notre balade sur leur application. Comme ça, d’autres gens pourront faire la balade. À la fin de cette année, il y aura aussi une brochure, avec la carte détaillée et des explications sur les différents lieux. »

« Une partie des heures d’histoire était consacrée à des recherches dans différents centres d’archives, en fonction de nos sujets. On le faisait aussi en dehors des cours, comme un devoir. Quand on était en classe, la plupart du temps, on écrivait notre dossier, une dizaine de pages sur notre problématique. C’est ce dossier qui est évalué et dont on a tiré aussi un document récapitulatif pour la balade. On travaillait la plupart du temps en binôme ou seul, puis il y avait des moments où on se partageait nos informations. Une fois que les dossiers étaient finis, on a travaillé la mise en commun. Pour cette partie plus collective du travail, on décidait en commun, on se répartissait les tâches. »

FOLLOW THE MONEY

Lisa et Chiara m’expliquent leur travail sur leur point d’arrêt.

« On a travaillé sur trois bâtiments, le Mémorial interallié, l’église du Sacré-Cœur qui est à côté, et l’église Saint-Vincent. Les deux églises ont une grosse coupole en cuivre. Notre question, c’était de savoir si ce cuivre venait du Katanga. On s’en doutait, mais pour une balade comme celle-là, on devait en être sures. On a trouvé les informations à différents endroits : sur internet et dans des centres d’archives. Dans un centre d’archives, nous avons consulté différentes sources comme des plans d’architecte, une revue de l’époque avec un article sur la construction du Monument interallié, etc. Ensuite, on s’est interrogées sur l’entreprise minière du Haut-Katanga, la plus grosse entreprise minière d’Europe au XIXe siècle. On a trouvé des recueils qui parlaient des directeurs de l’entreprise et du fonctionnement de l’entreprise. »

Sajida me décrit ses recherches au sujet de l’Aquarium, un des instituts de l’université de Liège — et comment ce travail a changé sa lecture de la ville, de son paysage quotidien.

« Notre question, c’était comment cette université a pu être créée, avec quel argent ? Pour y répondre, on est allées consulter les archives de l’université. On a traité ces archives pendant plusieurs heures. On voulait absolument savoir d’où venait l’argent et s’il y avait des dons qui avaient été faits par des colons. On a la preuve qu’il y a eu au moins un don. À ce moment-là, la colonie congolaise appartenait au gouvernement, plus au roi, donc de l’argent qui venait d’Afrique a aidé à construire cette université. »

« Ce projet a été important pour nous. J’ai beaucoup appris. Par exemple, j’ai souvent été piqueniquer au parc de la Boverie. C’est un endroit que je connais très bien, c’est là que je vais courir avec l’école… Et j’apprends qu’à une époque, il y a eu un village sénégalais, un zoo humain, dans ce parc. Ça a changé ma perception des choses. Je vois beaucoup de bâtiments magnifiques, mais je me rends compte que derrière, il y a parfois une histoire horrible. C’est peut-être bizarre, mais maintenant, je me demande tout le temps d’où vient l’argent ! »

FAIRE DE L’HISTOIRE ENGAGÉE…

J’interroge Lucie, Yvan et Rose : que pensent les élèves de cette façon, assez inhabituelle, de faire de l’histoire ? « Dans notre école, on a l’habitude d’être en décalage. Construire cette balade, c’était un projet, pas juste un travail. On était vraiment impliqué·e·s, même en dehors de l’école. Qu’on puisse choisir ce qu’on fait et comment on le fait, on trouve ça vraiment bien. On a aussi travaillé d’une façon particulière, parce que ce sont des démarches historiques : on va aux archives, on regarde des plans, on découvre nous-mêmes des trucs.

On aborde donc le sujet d’une manière engagée. » « Notre manière de travailler aussi est engagée. On travaille en collectif, c’est pas de l’individuel, mais un travail de recherche où on avance ensemble, et on apprend en se posant tout le temps des questions. Ailleurs aussi, il faudrait que l’histoire soit abordée de cette façon. Souvent, dans les cours d’histoire, on voit les choses de manière chronologique comme dans les programmes, l’Histoire s’arrête à la guerre froide, on ne remet rien en question, et il n’y a pas de liens avec l’actualité. »

Lucie s’adresse au petit groupe de participants. Nous sommes dans le Carré, il faut pousser la voix pour couvrir la musique des bars du quartier.

« Le bâtiment qui se trouve là a été réaffecté en 1938 pour devenir l’école coloniale de Liège. À l’époque, il y avait seulement une université coloniale à Anvers, un institut colonial à Bruxelles, mais il n’y en avait pas du côté wallon.» Une participante s’étonne: «Une école coloniale?» Lucie poursuit. «Oui, c’est un endroit où on forme les futurs colons. Du coup, des associations coloniales liégeoises se sont organisées pour pouvoir donner la chance aux Wallons de suivre une éducation coloniale. L’école était bien soutenue par la presse, la propagande coloniale fonctionnait bien. Les cours qui étaient donnés étaient des cours d’administration agricole et minière. Il y avait des cours d’ethnographie, d’administration commerciale, et on apprenait aussi le lingala. L’école a fermé, en 1961, après l’indépendance du Congo. Les objets
présents là, qui venaient d’Afrique,
ont été donnés au fonds africain de
l’université de Liège. »

« Maintenant, je me demande tout le temps d’où vient l’argent ! »

… ET OBSERVER LES RÉACTIONS

Un débat s’engage, dans la rue, sur
la restitution des œuvres aux anciennes colonies. Un peu plus loin, Lucie m’explique qu’elle trouve important de parler de ces sujets. Beaucoup d’écoles n’en parlent pas. Pourtant, c’est en lien avec des sujets d’actualité, comme celui de la restitution des œuvres, par exemple.

Il y a aussi le lien avec la question du racisme, comme me l’explique Rose.

« Ce lien, on l’a fait directement. Moi, j’ai travaillé sur les zoos humains qu’il y avait ici, en 1905 et de toute l’idéologie de l’époque qui reflète le racisme de la société. Quand on a présenté la balade à d’autres élèves, on s’est rendu compte que les gens ne font pas forcément ce lien entre colonies et racisme. Donc, il faut absolument que les gens prennent conscience, notamment de ce lien-là, mais aussi que notre espace liégeois est rempli de traces de cette histoire. Je suis vachement contente de faire un projet comme ça. J’espère que ce débat pourra toucher d’autres gens, peut-être moins convaincus. »

Pour Yvan et Rose, c’est nécessaire, vu les réactions suscitées par le projet.

« La première fois qu’on a utilisé le mot décolonial pour parler de notre projet, en dehors de la classe ça ne passait pas pour tout le monde. Et, quand l’année passée, les élèves ont lancé des appels à témoignages sur Facebook, il y a eu des réactions haineuses. Les porteurs du projet ont été accusés de wokisme. C’est revenu souvent, c’était un grand déversement de haine. C’est primordial, aujourd’hui, d’aborder l’histoire sous cet angle-là, parce que décoloniser, c’est l’histoire d’aujourd’hui. Je me rappelle, par exemple, qu’il y a deux ans, on parlait beaucoup des statues de Léopold II à Bruxelles… et ça, c’est aussi une grosse question : qu’est-ce qu’on en fait aujourd’hui, de ce passé ? »