Une expérience au Lycée

Dès sa création en 2017, le Lycée intégral a prévu des cours de technologie dans le cursus des élèves du secondaire dans l’enseignement général de transition. Un établissement précurseur au vu de la réforme actuelle ?

Dans le projet d’établissement, on voulait réconcilier travail manuel et intellectuel. C’était dans ce sens-là qu’on entendait le mot intégral. On faisait aussi référence à l’éducation intégrale, un mouvement très progressiste, voire communiste à l’époque et qui ne vise pas seulement à transmettre des savoirs, mais aussi des valeurs.

Intégral, signifie être contre la division du travail. L’école préparait et prépare encore certain·es à des tâches subalternes et puis les autres à des tâches intellectuelles. Il s’agit de lutter contre ce mécanisme de sélection sous-jacent des écoles et du système scolaire en cherchant à toucher l’intégralité des composantes de ce qui fait l’humanité de l’homme. C’est une visée dont l’aspect polytechnique est très puissant.

On était coincé avec les grilles horaires puisque les aspects manuels sont fort liés aux cours de techno au premier degré. Donc, on a pris l’heure obligatoire de techno et les deux heures d’activités complémentaires pour faire trois de techno pour tous les élèves et ce avant l’arrivée du tronc commun. C’est très peu en fait.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

Lors de la création de l’école, les bâtiments choisis par la commune étaient ceux d’une ancienne école technique et professionnelle, avec de grands espaces d’ateliers. C’était magnifique. Malheureusement, la commune voulait faire une école d’à peu près 600 élèves et il a fallu remodeler les ateliers pour en faire des classes.

Il y avait aussi des machines un peu vieillottes, des ateliers d’électricité avec de petites cabines qu’on aurait voulu réutiliser, mais les professeurs d’atelier les avaient construites seuls ou avec leurs élèves, ils y tenaient et sont partis en les emportant.

À l’époque, la commune avait du budget pour la création de l’école, mais on ne l’a malheureusement pas exploité suffisamment les premières années parce qu’il y avait des procédures qu’on ne maîtrisait pas encore. Et au départ, on ne savait pas très bien quels allaient être nos besoins. Dans « intégral », il n’y a pas que l’aspect technologique, il y a les arts, la science en termes de découverte, d’observation et d’exploitation de la nature. Pour la science, nous n’avons pas trouvé de professeur stable qui aurait été centré sur la manipulation du réel, on a eu un profil de scientifiques intellectuels et donc on a très peu de matériel dans cette discipline. Ça ne veut pas dire qu’on ne pourrait pas encore en acquérir, mais les procédures restent lourdes.

Ce n’est pas facile de trouver des enseignants capables de donner ce cours de techno et qui ont le titre adéquat. Depuis maintenant dix ans, on n’a jamais vu quelqu’un avec le titre requis, des AESI techno, il n’y en a pratiquement pas. Ce sont soit des profs de pratique bois ou des profs de pratique professionnelle qui postulent, ou alors des profs d’arts plastiques qui ont de chouettes idées, mais qui ne connaissent pas l’électricité ou la menuiserie.

Dans le programme actuel, il y a une souplesse dans ce qu’on voit ou ce qu’on ne voit pas, c’est plutôt une question de démarche. Tout le monde peut avoir la capacité de le faire, s’il est un peu ouvert. Dans les futurs référentiels, il y a des attendus très explicites dans différents domaines qui ne seront pas simples à faire apprendre si on n’est pas polytechnicien, au sens d’être compétent dans la pratique de plusieurs domaines techniques. Ça va être encore plus dur de recruter.

Dès le départ, et pas seulement pour le cours de techno, on a cherché des personnes qui n’avaient pas peur d’être aussi dans du travail manuel ou créatif. Dans la façon dont le référentiel est pensé, les profs doivent travailler dans une optique interdisciplinaire en lien avec les autres cours.

Dans le projet initial de l’école, le vendredi après-midi avait été pensé pour de la cogestion. La commune avait accepté cette idée. Les élèves allaient participer au nettoyage de l’école, même à la confection des plats, la cantine. Tant les élèves que les professeurs ne venaient pas à l’école juste pour donner des cours ou en recevoir. Mais ça ne s’est réalisé qu’en partie.

Comme on a pas mal d’enseignants qui ont plusieurs cordes à leur arc, de nombreux projets voient le jour. Il y a eu des projets autour du vélo, comment les entretenir, les réparer, un autre membre de l’équipe éducative a construit un baffle avec les élèves et pour l’alimenter, ils se relayaient pour pédaler. L’an passé, on a eu des ateliers animés par deux élèves qui voulaient apprendre des choses concrètes pour le quotidien et donc c’est devenu un atelier de peinture de bâtiments, de réparation d’objets. Il y a encore une boite devant la salle des membres de l’équipe éducative dans laquelle chacun peut signaler un problème qui demande réparation.

On a eu aussi les ateliers sandwichs. Tout le monde pouvait passer commande et une petite équipe profs-élèves pensait les différents gouts, prévoyait les achats, confectionnait et vendait ensuite.

Dans la première cohorte d’élèves, on a eu beaucoup de départs au premier degré. Sans doute la pression des épreuves externes comme le CE1D. Les parents ont une certaine représentation de l’école et de ce que leur enfant doit y apprendre et balayer les classes ou faire à manger n’en fait pas partie.

En quoi les cours de techno, le côté manuel a été ou est un plus pour la formation des élèves ?

Quand on voit les élèves transporter le bois dans la cour ou bien lorsqu’on passe dans l’atelier de techno ou d’art, on voit que les élèves sont vraiment impliqués.

Il y a aussi beaucoup de fierté, car l’école est remplie de traces de toutes les réalisations : des panneaux aux murs, des bancs dans la cour, le dôme, les gradins de l’agora, la signalétique dans les bâtiments, les bancs dans la cour en forme de serpentins représentant la transition démographique (natalité-décès)…

Le côté créatif est assez développé de la première à la sixième. Dans les synthèses du journal des apprentissages, dans les carnets de culture, il y a presque des œuvres d’art. Et quand, au troisième degré, on demande de faire quelque chose de manuel ou créatif, ils ne rechignent pas, ils sont habitués. C’est considéré comme une tâche normale, pas subalterne. Des élèves, probablement plus que la moyenne d’autres écoles générales, poursuivent des études supérieures dans l’artistique.

Les cours intègrent cette dimension manuelle. À la fin de chaque module de trois semaines, il y a souvent une production. On n’a rien inventé ! Freinet déjà a montré qu’on apprend en faisant. C’est confirmé aussi par des recherches, le geste aide à mémoriser. Il n’y a pas que le fait de fabriquer des choses, mais aussi le fait de faire appel à ses différents sens. Une série d’élèves qui n’entrent pas toujours dans des tâches scolaires plus classiques, traditionnelles, y sont valorisés et ça leur donne un regard positif sur eux-mêmes.

L’extension du tronc commun et du FMTTN (Formation manuelle, technique, technologique et numérique) va-t-elle modifier/ou pas ce qui se fait déjà ?

Le référentiel de FMTTN a des exigences plus nombreuses et plus précises. Il est très ambitieux et c’est intéressant, mais avec le peu d’heures qui sont données, sa mise en œuvre risque de s’avérer compliquée. Chez nous, le nombre d’heures de techno va diminuer avec le tronc commun. Les autres écoles vont voir le nombre d’heures augmenter.

Pour tout ce qui est matériaux, objets technologiques, beaucoup de choses étaient déjà vues dans le cours de techno. S’il y avait autant d’heures qu’en français ou en maths, ce serait un cours qui permettrait de penser les choses collectivement : on a un problème, comment on réfléchit par rapport aux différentes données pour le résoudre et produire quelque chose.

À la fin du référentiel, les concepteurs ont mis en évidence les correspondances entre FMTTN et les autres cours. Ces tableaux de croisements entre les attendus des autres disciplines et la FMTTN pourraient nous aider à construire certains modules.

Par exemple, quand le prof de techno doit faire des circuits électriques, ce n’est pas possible en une heure par semaine à la fois de voir la théorie et d’expérimenter. Donc il faudra la collaboration des profs de sciences.

Peut-être qu’il faudrait repenser le référentiel pour qu’il soit conçu autour des liens avec les cours de maths et de sciences plutôt que sur cette trop longue liste d’attendus.

Et en ce qui concerne le matériel ?

Les écoles d’enseignement général n’ont pas du tout d’ateliers ou de matériel pour mettre en œuvre ce cours de FMTTN et l’éducation culturelle et artistique.

Par exemple, en 3e, dans le référentiel « alimentation et habitat », l’idée est d’utiliser une cuisine pour élaborer des plats, bien connaitre les ingrédients, se servir d’ustensiles culinaires. Comment fait-on ? Même dans les écoles où il y a une cantine, c’est une cuisine professionnelle à laquelle les élèves n’ont pas accès.

Autre exemple, les « techniques de culture » en troisième secondaire. Il faut aborder le geste horticole. C’est très chouette comme idée, mais où on va faire ça ? Beaucoup d’écoles n’ont ni potager ni même le moindre espace vert.

La partie sur le numérique aussi est ambitieuse et très intéressante, mais il faut avoir des locaux, des profs et des ordis et surtout du personnel pour la maintenance ! C’est le plus gros poste, il faudrait au moins une personne à temps plein dans chaque école et ça, c’est complètement oublié.

Un autre aspect, c’est que ce référentiel annualise les attendus. On ne peut pas faire en deuxième, ce qui est prévu en première. Pour la créativité des groupes collectifs de notre établissement, c’est contraignant, notamment pour la verticalité que nous recherchons dans les ateliers. C’est étonnant parce que, dans un tronc commun, à priori, les élèves restent dans leur école jusqu’à la fin. Donc l’idée, devrait plutôt être que tout soit vu en fin de troisième.

Il faudra du temps. C’est un petit peu inquiétant parce que, fin aout, les programmes de FMTTN n’étaient pas encore faits dans tous les réseaux. Pour l’instant, on a juste les référentiels…