Il y a des SMS de mère qu’on se serait bien passé de lire, au saut du lit, mais pas que… Qu’en faire en tant qu’enseignante ?
« Madame, Je vous envoie ce message pour vous communiquer un incident qui est survenu hier, dans l’après-midi. Abdelakim a frappé Ayman et l’a blessé au niveau du cou, après avoir provoqué Ayman durant la journée. Ayman lui aurait dit de dégager, ce qui n’aurait pas plu à Abdelakim. J’aimerais que cet incident ne se reproduise pas. Et encore une dernière chose, Ayman revient souvent stressé à la maison et me dit qu’on le rabaisse souvent. Si vous pouviez mettre les choses au clair. Je vous remercie. »
6 h 37 du matin, SMS de la maman d’Ayman. Ce n’est pas la première fois qu’elle me contacte au saut du lit. Je commençais la classe plus tard, c’est raté pour la grasse matinée. Je téléphone à Alice, ma collègue, pour qu’elle soit attentive à ces deux élèves ce matin, car elle qui a le groupe. De plus, ça tombe bien : aujourd’hui, il y a conseil avec les élèves et ces points pourront être abordés lors du moment « je critique/je félicite ».
Son SMS m’interpelle, ce n’est pas la première fois que cette mère intervient pour défendre son enfant. Une fois, c’était pour me dire que le travail en sous-groupe avec Lillo ne serait pas possible pour Ayman, que je devais trouver une autre solution. Une autre fois pour l’excuser, il ne connaitrait pas son texte pour le spectacle parce qu’il avait oublié sa feuille avec un « merci de faire pour le mieux ».
D’une part, j’admire cette maman qui se veut à l’écoute de son fils et qui interpelle les enseignants pour que ça se passe au mieux pour lui. D’autre part, je vis ses interventions comme de l’ingérence dans notre travail pédagogique. Et pour finir, Ayman a treize ans, il est en première différenciée, dans une classe où il existe des lieux et des moments de parole pour déposer tout ça et il ne les utilise pas, au contraire, il y est souvent gêneur et n’y dépose rien.
J’arrive après mon rendez-vous chez l’ostéopathe, les élèves sont installés en rond, le conseil a commencé. Ayman a déjà été pointé gêneur par deux fois. Il n’écoute pas, prend la parole sans l’avoir reçue, réagit par des mimiques, au moment où commence le je critique/je félicite, il est pointé gêneur pour la troisième fois et perd ainsi son droit à la parole. On devra même l’exclure, car il poursuit avec son comportement déplacé. Occasion ratée de déposer et de s’expliquer sur ce qui s’est passé. Alice va prendre le temps de voir Abdelakim après le cours pour avoir sa version des faits.
Elle me rapporte qu’elle a été fort touchée par ce petit bonhomme qui fait plus d’une tête de moins que l’autre. Ce n’est pas un enfant difficile ni un bagarreur, mais il dit qu’Ayman lui a lancé des insultes, qu’il l’a cherché et qu’il a insulté sa maman et ça, il n’a pas pu le supporter. Il est en pleurs en reconnaissant qu’il s’est battu.
L’éducateur de référence est en congé de paternité et son remplaçant ne connait pas encore bien les enfants.
Ayman ne reviendra pas à l’école pendant plus d’une semaine, ce sera le retour de l’éducateur, je fais un rapport de faits, ce sera traité plus tard.
Ce que j’en retiens, c’est que les faits se sont déroulés en dehors de l’école, « faire en sorte que ça ne se reproduise pas » n’est pas vraiment dans nos cordes, c’est comme si cette mère nous octroyait une toute-puissance sur la vie des enfants en dehors de nos murs. Je questionne aussi le fait qu’elle prend toujours la parole d’Ayman pour argent comptant. Une semaine plus tôt, la professeure de néerlandais lui avait mis une remarque disciplinaire : « Ayman se moque de ses camarades. » La mère a répondu via le journal de classe : « Madame, la remarque que vous avez mise à mon fils n’est pas justifiée, il ne se moquait pas de ses camarades, mais ils rigolaient tous ensemble. »
J’aurais vraiment envie de lui montrer Abdelakim, tout petit, qui s’explique avec sa voix d’enfant, de manière très posée, mais pleine d’émotion pour qu’elle puisse se rendre compte qu’il est difficile pour elle de se forger une opinion en n’écoutant que son fils.
La deuxième partie du SMS me laisse encore plus perplexe. Qui est le « on » qui rabaisse son fils ? En classe, il ne fait pas l’objet de railleries, c’est plutôt lui qui porte des jugements sur les autres et qui intervient à tout bout de champ.
Alice et moi parvenons à donner un rendez-vous à la mère. Nous décidons de scinder les problèmes que nous voulons aborder en deux catégories : d’une part, ceux qui concernent le travail en classe, les compétences acquises, la remise des travaux, c’est nous qui en discuterons ; d’autre part, on laisse ce qui concerne le comportement hors classe à notre collègue éducateur et à la sous-directrice.
Le jour J arrive, la mère a quinze minutes de retard, je n’y croyais plus. Je dois prendre sur moi pour ne pas aborder ce qui s’est passé la veille : l’oncle d’Ayman est venu à la sortie des cours et aurait discuté avec les jeunes de la classe pour régler les différends. Lillo qui a été pris à parti me répète les propos : « Si vous l’embêtez encore, je viendrai pour tous vous niquer. » Il me rapporte aussi que l’oncle lui a donné un coup de pied gentil. Je suis furieuse, mais il ne faut aborder que ce que nous avions décidé en amont.
Nous parlons du travail qui n’est pas bon, du changement négatif que nous constatons par rapport au début d’année, nous donnons des exemples pour lui expliquer les troubles de l’attention que nous constatons au quotidien, des interactions qu’il recherche sans cesse avec les autres.
« Ayman revient souvent stressé à la maison et me dit qu’on le rabaisse souvent. »
Puis, j’en viens au « on le rabaisse ». Je me sens visée par ce « on ». J’explique que, souvent, Ayman se met dans une place, une posture qui ne convient pas. Par exemple, un enfant d’une autre classe vient demander quelque chose, il va dire « Pourquoi il vient celui-là, tu vois pas que tu déranges ? » Lorsque je fais une remarque à un élève, il surenchérit souvent en s’adressant à celui que je viens de pointer : « T’es bizarre toi » ou bien « Oui, tu déranges ». Je ne laisse pas passer, je lui demande de se taire et de rester à sa place d’élève. Je tente d’expliquer à la mère que recadrer ce n’est pas rabaisser, mais que peut-être que c’est ainsi qu’il le vit.
Elle me dit qu’elle est soulagée de m’entendre dire ça. Elle nous avait déjà expliqué il y a quelques mois que son fils avait été la victime de harcèlement de la part de son institutrice, qu’il était fragile, mais que c’était un bon garçon qu’elle est séparée du papa et que ça ne se passe pas bien, son fils ne le voit plus. Ici, elle nous confie qu’elle le voit changer même à la maison, que ce doit être l’adolescence et qu’elle l’emmène depuis peu chez un psy. Pour sa part, Ayman m’avait dit qu’il ne voulait pas participer à la discussion.
Ma collègue aborde un autre thème : nous fait-elle confiance ? Elle dit que oui, qu’elle a beaucoup d’estime pour notre travail, que nous sommes à l’écoute des difficultés de son enfant, elle nous confie l’avoir inscrit dans une école de devoirs pour l’aider à réussir son CEB, petit bémol, elle paye 175 euros par mois…
Elle repart avec les travaux autonomes pas vraiment investis par Ayman, le bulletin qui n’est pas top et s’engage à revenir jeudi prochain pour venir prendre les CEB blancs que son fils aura passés pour les montrer à l’école de devoirs.
Je ne sais pas trop quoi penser de la rencontre, elle n’a pas abordé la venue de l’oncle, nous non plus. Je me sens aussi un peu coupable, car comme Ayman pousse souvent le bouchon trop loin, je me montre tranchante avec lui, peut-être trop…