La notion d’autonomie est souvent utilisée en éducation, mais en réalité elle renvoie à des traditions de pensées très différentes. Comment orienter son action éducative selon des valeurs réellement émancipatrices.
La notion d’autonomie renvoie à l’idée de celui ou celle qui se donne ses propres règles. Pour le philosophe Kant, l’action réellement morale est une action autonome. Elle n’est pas le produit du conformisme social, mais trouve son fondement dans la raison, capacité que possède en propre chaque individu.
Cette conception de l’autonomie peut conduire à insister sur la nécessité de développer l’esprit critique des élèves entendu comme capacité à exercer son jugement moral de manière indépendante de la religion et des pouvoirs politiques. Il s’agit d’une conception de l’autonomie qui est intellectuelle. Favoriser l’autonomie d’une personne, c’est le rendre capable de réfléchir par lui-même. Et c’est par l’accès à un raisonnement de type scientifique que l’individu peut y parvenir.
Cette conception est compatible avec une vision politique libérale, selon laquelle nous vivons dans une société d’individus libres et égaux en droit. La liberté consiste à ne pas être empêché de faire ce que l’on veut dans la mesure où l’on ne nuit pas aux autres personnes.
Il existe une autre conception chez Rousseau : l’autonomie, c’est se donner ses propres lois. Être dans une République, pour lui, c’est vivre dans un régime organisé selon des lois et non pas soumis aux caprices d’un tyran. L’autonomie est garantie par une participation directe des citoyens à la vie politique dans la lignée de la tradition de démocratie directe athénienne.
Sur le plan pédagogique, une telle conception peut conduire à mettre en avant les pratiques pédagogiques basées sur la discussion et la délibération concernant des questions de société. On peut penser aux Républiques d’enfants chez Janus Korzscak. C’est le régime républicain et démocratique qui serait la garantie d’une autonomie politique collective et non plus individuelle et privée.
En éducation, les pédagogies dites libertaires semblent être celles qui ont accordé le plus d’importance à l’autonomie des élèves : les élèves peuvent choisir eux-mêmes leurs activités, soit en fonction de choix individuels, soit en fonction de décisions prises dans des assemblées d’élèves. On retrouve cette idée sous le terme de self-
governement.
Néanmoins, ce que l’on appelle en général pédagogies libertaires recouvre en réalité deux traditions différentes.
La première est appelée éducation anarchiste par la philosophe Judith Suissa est portée par des pédagogues anarchistes du mouvement ouvrier socialiste comme Paul Robin. Ces derniers souhaitent développer une éducation intégrale qui permette de développer ses capacités à la fois intellectuelles, physiques et morales. Être un individu autonome, c’est être une personne qui est un être complet et non pas mutilé par l’existence d’une division sociale du travail entre hommes et femmes, entre manuels et intellectuels.
La seconde tradition, qu’elle désigne par éducation libertaire, renvoie à une conception de l’autonomie qui a plus à voir avec la tradition libérale. On la trouve par exemple chez Alexander Neil au sein de l’école de Summerhill, avec son livreLa liberté, pas l’anarchie. L’autonomie ici renvoie à la possibilité que devrait avoir chacun de décider de son existence comme il le souhaite du moment qu’il ne gêne pas les autres.
Le système capitaliste a connu des changements. S’il existe toujours des tendances industrielles bureaucratiques au sein du capitalisme, il existe également un capitalisme par projet. Ces deux orientations du capitalisme demandent deux types de travailleurs et travailleuses différents.
Pour ceux voués aux tâches d’exécution, il s’agit de développer les compétences de base et de savoir obéir. Il n’est pas besoin de faire preuve d’autonomie et d’esprit d’initiative.
En revanche, dès la fin du XIXe siècle, des pédagogues comme Edmond Desmolins, fondateur de la première école nouvelle en France, considèrent que le développement de l’esprit d’entreprendre suppose un type d’éducation et de pédagogie qui favorise les méthodes actives et l’autonomie d’action.
Cette orientation s’accentue avec l’émergence d’une nouvelle classe sociale : les cadres. On trouve cela par exemple dans les formations d’ingénieurs où les pédagogies par projets, le travail en groupe et les méthodes actives sont mises en œuvre.
L’autonomie telle qu’elle est promue par le néolibéralisme n’est qu’une conception de l’autonomie parmi d’autres. La conception anarchiste portait une autre conception de l’autonomie qui était sociopolitique. Elle se distingue de la conception républicaine rousseauiste en ce qu’elle implique non pas seulement une révolution politique, mais également une révolution sociale.
Cette revendication d’une autonomie en éducation qui ne soit pas seulement individuelle et politique, mais également sociale, on la trouve chez Paulo Freire dans Pédagogie de l’autonomie. Pour lui, l’éducation doit permettre aux groupes sociaux opprimés de devenir des sujets de l’histoire, capables d’agir collectivement pour transformer leurs conditions sociales. Cela suppose pour cela un travail, de la part des éducateurs et des éducatrices, de conscientisation des questions sociales, politiques et environnementales.