Il est bien rare qu’on parle de joie à l’école, qu’on en vive et qu’elle puisse être chemin d’apprentissage.
À l’école, parler de racisme et d’antiracisme est souvent associé à des récits lourds, graves, nécessaires, mais éprouvants. Colonisation, esclavage, génocides, violences, discriminations, pauvreté. Ces histoires doivent être enseignées, nommées, analysées. Mais, lorsqu’elles deviennent l’unique prisme à travers lequel les élèves racisé·e·s se voient et sont vu·e·s, cela joue sur l’image qu’iels se font d’elleux même. Comme si leurs histoires commençaient avec la domination. Comme si leur existence se résumait à la souffrance. Or, les histoires des personnes non blanches sont bien plus que cela.
« Refuser cette pédagogie de la souffrance permanente. »
Dans les programmes, elles commencent souvent avec la colonisation. Pourtant avant, il y a des histoires, des civilisations, des sciences, des arts, des langues, des systèmes politiques, des mythes, des cosmologies et des formes complexes d’organisation du monde. Ne pas les transmettre, même involontairement, prolonge une violence symbolique : celle de l’effacement. Centrer sur la joie à l’école, c’est refuser cette pédagogie de la souffrance permanente. C’est raconter des histoires complètes. Des histoires où la création, la beauté, l’ingéniosité, la transmission et l’imaginaire ont toute leur place.
À l’école, la joie est souvent perçue comme suspecte ou de trop. Trop de bruit. Trop de rires. Trop d’émotions. Pas assez de contrôle. Elle est parfois tolérée comme récompense, rarement reconnue comme condition de l’apprentissage. Pourtant, les élèves apprennent mieux lorsqu’iels se sentent en sécurité, reconnu·e·s, légitimes. La joie crée cet espace. Cette question est centrale pour les enfants racisé·e·s, trop souvent adultifié·e·s. On les perçoit comme plus mur·e·s, plus résistant·e·s et aussi plus menaçant·e·s. On leur accorde moins le droit à l’enfance, au jeu, à l’insouciance, à la patience et donc à la joie et au droit de grandir tout en acceptant leurs erreurs. Centrer la joie dans les programmes, c’est refuser cette adultification.
Après avoir davantage lu sur le concept de « Black Joy à l’école », j’ai décidé de m’en inspirer pour approfondir ma pédagogie que je qualifierais d’antiraciste et inclusive. Ce concept est profondément politique. Il affirme une chose radicale qui a du sens pour moi : nous existons au-delà de l’oppression. Reconnaitre cette joie, c’est sortir d’une pédagogie qui ne voit les élèves racisé·e·s que dans la douleur, la résistance ou la pitié. La joie devient alors un espace de respiration, de réparation et de réappropriation de soi. Ce concept nous dit que nos élèves ont le droit d’être heureux·ses, créatif·ve·s, curieux·ses., ambitieux·ses.
Centrer la joie ne concerne pas seulement l’ambiance de classe. C’est un choix de contenus. Les livres que l’on lit, les exemples utilisés en sciences, les références culturelles, la manière dont on enseigne la géographie, l’histoire ou la découverte du monde construisent des imaginaires. Ils disent aux élèves ce qui compte et qui compte. Centrer la joie, c’est intégrer l’art comme outil de pensée et d’émancipation, enseigner les sciences en valorisant aussi les savoirs non occidentaux, proposer une découverte du monde avant la colonisation, montrer que les peuples non occidentaux ont toujours été producteurs de savoirs et d’innovations.
Trop souvent, par le biais de l’école, les élèves racisé·e·s sont enfermé·e·s dans un passé traumatique. Or, se projeter dans l’avenir est une condition essentielle de l’émancipation. C’est pour cela que je m’appuie sur des démarches inspirées de l’afrofuturisme ou de l’arabofuturisme. Ces courants proposent d’imaginer des futurs où les identités des personnes racisées ne sont pas définies par l’oppression, mais par la créativité, la liberté et la puissance. À l’école, cette projection est transformatrice. Les élèves deviennent auteur·ice·s de futurs possibles.
Avec mes élèves, nous avons mené un projet de création d’une ville afrofuturiste en Lego, inspiré du travail de l’artiste Ekow Nimako. Les élèves ont travaillé autour de la création d’une ville imaginaire en Lego. Iels ont d’abord construit librement leur ville : les bâtiments, les espaces, les circulations, sans consigne particulière autre que celle d’imaginer une ville cohérente. Une fois les constructions terminées, les briques ont été peintes, comme le fait l’artiste, en noir. Il utilise des Lego noirs pour créer des univers architecturaux et imaginaires. Ce choix d’esthétique n’était pas dû au hasard : il s’inscrit dans l’idée de Black is Beautiful, pour changer le regard porté sur la couleur noire. Le projet ne cherchait pas à raconter une histoire précise ni à transmettre un message particulier. Il s’agissait avant tout d’imaginer un endroit, de réfléchir à sa forme, à son organisation, et de créer collectivement un espace cohérent à partir d’un matériau simple. Les élèves ont travaillé ensemble, discuté de leurs choix, ajusté leurs constructions et observé comment une contrainte visuelle pouvait modifier leur façon de créer. Ce projet part d’histoires, de cultures et d’imaginaires africains, tel qu’ils existent avant la colonisation, et se projette vers l’afrofuturisme. Le choix du noir s’inscrit dans cette démarche. Travailler autour de Black is Beautiful et du noir comme couleur de beauté, d’élégance et de puissance permet d’interroger les représentations associées à la couleur noire et, plus largement, à la race. À travers la création, les élèves abordent des notions sociales complexes de manière concrète et accessible sans que cela soit un cours magistral.
Ce travail permet de valoriser les élèves racisé·e·s, en leur offrant des références positives, des récits et des futurs dans lesquels iels peuvent se reconnaitre. Il leur donne aussi des outils pour penser leur place dans le monde autrement, avec plus de légitimité et d’espoir. Pour les élèves blanc·he·s, le projet invite à décentrer le regard. Il leur permet de comprendre qu’iels peuvent eux aussi faire partie du changement, en questionnant leurs représentations, en écoutant d’autres récits et en participant à une création collective qui ne place pas le point de vue occidental ou la blanchité au centre. Le projet a été pensé comme un travail interdisciplinaire. En art, les élèves ont travaillé les formes, les volumes, les couleurs et les symboles et les différences nuances de noir, de marron. En littérature, cela permet d’offrir un autre récit narratif tel que les récits de fondation, légendes, personnages et imaginaires. En histoire, le projet a permis d’aborder les divinités, les royaumes et les grandes civilisations africaines et anciennes, ainsi que leurs savoirs, leurs architectures et leurs modes de construction (Égypte ancienne, royaumes africains, Perse antique, entre autres). En géographie, les élèves ont réfléchi à l’organisation de la ville, aux déplacements, mais aussi à la richesse en ressources premières des pays du sud global et aux inégalités liées à leur exploitation. Pour l’écologie, iels ont imaginé des relations plus respectueuses avec le vivant, inspirées de visions du monde africaines et diasporiques.
La joie, est un projet pédagogique puissant. Cela nait du fait de partir d’histoires positives, de récits de puissance, de créations et de futur portés par des personnes racisées. En donnant aux élèves des images et des imaginaires qui ne sont pas centrés sur la souffrance ou la domination, l’école devient un lieu où il est possible de se projeter, d’espérer et de créer autrement tout en sortant du narratif que la suprématie blanche nous impose en nous empêchant d’espérer.