Au cours de religion catholique, j’ai souvent été confronté aux demandes d’élèves de discuter de sujets sensibles, personnels, clivants. Seule leur vie affective échappait à ces demandes, ce qui semblait arranger tout le monde. Jusqu’au jour où cette question s’est imposée.
Avec l’entrée en vigueur en 2023 de l’obligation d’activités Evras, notamment au sein des écoles, la Belgique francophone a connu des débats violents qui ont parfois dégénéré, allant jusqu’à l’incendie de plusieurs bâtiments. Notre pays n’étant pas habitué à une telle violence politique, faut-il considérer cette question comme particulièrement abrasive ? Voire envisager l’enjeu de l’Evras comme problématique dans l’espace public et devant relever de la sphère privée comme le revendiquent les associations conservatrices à l’initiative de ces polémiques ?
Il y a une quinzaine d’années, j’étais enseignant du cours de religion catholique dans un établissement secondaire, chapeauté par une direction ouverte et accompagné d’une équipe pédagogique active. Ce cours a souvent donné lieu à des moments particulièrement riches de paroles pour les élèves où ceux-ci pouvaient aborder des sujets variés qui ne trouvaient pas forcément leur place dans d’autres espaces.
Ces échanges se révélaient presque toujours aussi intéressants que surprenants. Mais l’un d’eux m’a désarçonné. Il se tenait avec une classe de technique de qualification mélangeant des élèves de troisième et de quatrième année dont l’âge allait de quatorze à seize ans. Évoquant les différentes significations du mot amour, certains élèves commencèrent à aborder leur vie sentimentale, de manière assez directe pour une partie d’entre eux. Naïvement, je leur rappelais l’importance des méthodes de protection contre les IST, pensant que tous les connaissaient déjà. C’est alors qu’une élève me dit qu’elle ne risquait rien puisqu’elle pratiquait la sodomie avec son compagnon. Très étonné, j’essayais de comprendre si la trentaine de ses camarades était mieux informée qu’elle, réalisant bien vite que ce n’était pas le cas. J’ai donc repris avec eux les bases de l’éducation sexuelle avant de discuter des aspects émotionnels d’une relation amoureuse. Pour cela, j’ai discuté avec mes élèves le plus simplement à propos de la reproduction ainsi que des moyens de contraception et de protection. J’ai essayé d’aborder les enjeux culturels, en particulier la pression à passer à l’acte pour « devenir un adulte », la notion de choix, le sens de partager un moment particulier avec une personne chère. Mais, il nous paraissait, à eux comme à moi, plus difficile de parler de ces aspects, plus intimes et personnels.
Par la suite, confronté à des situations similaires dans d’autres classes, j’ai essayé de systématiser le sujet dans mes cours, sans forcément y arriver par manque de formation. Au-delà des seuls savoirs, le champ de l’intime demande des mots spécifiques, un tact certain et une capacité à animer des échanges collectifs dont je me suis senti dépourvu. Tout cela m’a montré la difficulté à aborder un sujet encore tabou, la méconnaissance pour beaucoup d’élèves de ses enjeux de santé physique et émotionnelle, le manque de compétences des adolescents à qualifier la pertinence des sources d’information en ligne, le problème de parler avec des adultes de confiance d’un sujet autrement que sous l’angle de la peur et du danger dans une société encore traumatisée par l’affaire Dutroux. Ainsi que mes lacunes professionnelles pour travailler le sujet dans un cadre éducatif.
Entretemps, le phénomène #MeToo débuté en 2017 a enfin permis de sortir la parole des victimes de violences sexuelles d’un silence imposé, a affirmé que ces violences sont systémiques, qu’une solution à ces enjeux sociaux ne peut être mise en œuvre que de manière globale, que la question du consentement dépasse le seul espace intime ou familial. Notre rapport individuel et collectif à la vie affective et sexuelle a radicalement changé.
Cette histoire n’a évidemment pas plus de valeur scientifique que l’anecdote professionnelle qu’elle est. Elle m’a personnellement renforcé dans mes convictions sur l’importance d’un dialogue éclairé et respectueux avec les adolescents ainsi que sur la pertinence d’un travail réalisé par des professionnels. Elle peut aussi venir appuyer l’importance des activités Evras au sein des écoles et dans les divers espaces éducatifs existant dans la FWB. Le consentement, les violences sexuelles, la vie affective et amoureuse, les questions de genre et d’égalité relèvent d’enjeux qui dépassent les individus. Ils sont portés par une culture globale et une vision politique des rapports sociaux face auxquels les personnes seules peuvent se révéler démunies en savoirs et en compétences. Les verbaliser et les questionner dans des moments dédiés à l’aide de professionnels formés participent au bienêtre de chacun. En cela aussi, les activités Evras prennent sens.