Verticalité

Dans la classe de différenciée dont je suis titulaire, le Conseil a lieu chaque semaine et dure cinquante minutes. Son but annoncé : améliorer le travail et la vie de la classe.

La présidence, le secrétaire cahier, le secrétaire tableau, le secrétaire gêneurs et le gardien du temps tournent entre les élèves. Depuis plusieurs années, je suis la secrétaire cahier, car la classe a été en difficulté avec des rapports incompréhensibles, voire illisibles.

Organisation

Pour être président, il faut ne pas avoir été gêneur lors des deux Conseils précédents et ne pas avoir reçu de remarque disciplinaire durant le même laps de temps. Les autres rôles sont accessibles sans condition. Les prénoms des élèves sont inscrits dans un tableau à double entrée affiché en classe. Le responsable du panneau y inscrit la date des prestations. Si plusieurs élèves désirent le même rôle, la priorité est donnée à celui qui l’a moins exercé. En dernier recours, le président du jour tire au sort.

Les lois principales du conseil  :
– J’écoute celui qui parle.
– Je ne me moque pas d’un avis.
– Je demande la parole. 
L’ordre du jour est toujours le même :
1 Comment va la classe ?
2 Les métiers
3 Infos titulaires
4 Décisions et projets précédents
5 Je remercie/je félicite
6 Je demande
7 Je propose
8 Ça va, ça va pas

Il est affiché dans la classe, les élèves qui désirent parler inscrivent leur nom à côté de la rubrique concernée. Le point 3 m’est réservé et le point 4 est géré par le responsable du cahier du conseil.

Expérience

Je constate qu’il faut du temps pour que les élèves se familiarisent avec le fonctionnement du Conseil. Heureusement, depuis plusieurs années, nous travaillons en classes verticales : les élèves qui n’obtiennent pas le CEB restent dans la même classe pour leur deuxième année. Ce projet répond à une problématique de ghetto de 2e différenciée. : les élèves, désabusés, n’avaient plus aucun désir d’apprendre et faisaient les quatre-cents coups. Dans cette classe verticale, dès le début de l’année, ils sont valorisés puisqu’ils connaissent l’école, les profs, le fonctionnement de la classe, ses documents, son affichage et ses institutions. Je leur demande aussi de piloter un petit groupe de nouveaux.
Je préside le Conseil d’ouverture, et ensuite, seuls les deuxièmes sont capables d’assurer les différents rôles. C’est très précieux pour le groupe. La présidence, en particulier, leur est réservée jusqu’au congé de Toussaint.
J’observe, chaque année, combien ils sont fiers, non seulement, d’assumer les différents rôles, mais aussi d’expliquer aux autres le fonctionnement de cette institution essentielle. D’où l’intérêt pour le prof de garder des élèves deux années : ça me fait du bien de constater cette évolution et ça me donne de l’énergie pour continuer.

Adil et moi

Il faut que je vous parle un peu d’Adil. Il vit en institution et un retour en famille est prévu. C’est un adolescent très nerveux. Il parle très fort, sans demander la parole. Il a beaucoup besoin de bouger, de se lever… Il est honnête, dynamique. Il investit énormément les institutions PI mises en place, il faut dire qu’il est le seul élève de ma classe de l’an passé, et qu’il a pris son rôle de transmission très au sérieux. Adil a plusieurs responsabilités, dont le cahier du conseil (coller le rapport et dire, au Conseil, les points de suivi). Il préside souvent le Quoi de neuf et, plus souvent encore, le Conseil. Il est très vigilant au fonctionnement de la classe, et, régulièrement, il attire l’attention sur des erreurs et des oublis, par exemple, dans les panneaux d’avancement du travail ou celui des rôles au Conseil. Parfois ça m’énerve un peu, car il signale souvent un manquement. En y réfléchissant, je me dis qu’il est exigeant, sans doute parce qu’il a besoin d’énormément de cohérence de la part des adultes à qui il a affaire. Si on dit qu’on fait comme ça, on doit faire comme ça : si on dit qu’on met un V sur le panneau lorsque l’élève a obtenu 8 ou plus au test, on doit le faire. Mais, moi, parfois, j’oublie. J’ai donc décidé de prendre ses remarques comme des aides à ma distraction. Il y a quelque temps, je me suis inscrite au conseil dans la rubrique « Je remercie, je félicite » et j’ai remercié Adil pour sa vigilance et son aide dont j’ai bien besoin vu mes distractions.
Fait étonnant, la semaine suivante, Alicia qui, en général, ne dit rien, s’est inscrite dans « Je remercie, je félicite » et a félicité Adil, parce qu’a aidé un aveugle à traverser la rue et qu’il a donné sa place à une personne âgée dans le tram. Lorsque j’entends ça, je me demande s’il pourrait y avoir un lien entre les félicitations d’Alicia et les miennes, comme si c’était mieux d’aimer celui que le prof aime. Est-ce que le prof doit s’abstenir de féliciter ? Je m’interroge… Au moment même, je me suis plongée dans ma prise de notes pour le rapport, et me suis bien gardée d’un quelconque message, même non verbal. J’aurais eu envie de sourire à Adil et je ne l’ai pas regardé…

À la fin

Chaque fin d’année, je propose une évaluation écrite et anonyme du conseil. Les élèves écrivent pratiquement tous que le Conseil les a beaucoup aidés, car ils ont pu donner leur avis et demander de l’aide si nécessaire. Je me souviens de Xavier, qui m’avait apostrophée il y a quelques années : « Madame, on vous aura l’an prochain en 1re C ? » Comme j’avais répondu non, il avait lancé déçu un « Ooooh dommaaaaage ! ». Un peu gênée, j’avais dit : « N’exagère pas ! », en faisant le geste de me frotter la manche. À quoi il s’était exclamé : « Ah non, c’est pas pour vous que j’dis ça, c’est pour le Conseil ! »