Vertus et ratés de l’alternance allemande

Catapulté à ses 14 ans de Pologne, ne parlant pas un mot d’allemand, Mateusz n’avait rencontré qu’échecs scolaires et avait fini par décrocher. Pourtant, deux ans plus tard, ce fut le tournant dans sa scolarité : il ramena chez lui un gâteau aux fraises, fait main, en classe.
Une subtilité du système allemand, un cursus passerelle, destiné à aider les « décrocheurs » à renouer avec l’école et à les préparer à l’apprentissage, l’avait sauvé.

Dans l’immense cuisine du collège professionnel Bergius, spécialisé dans les métiers de la restauration et de l’hôtellerie, le jeune immigrant mit la main à la pâte et découvrit une profession. Il put ainsi entamer sa formation au Lycée Bergius, en alternant les semaines en boulangerie – réveil à 4 heures — avec les cours à l’école.

Le « raté » du système scolaire avait un avenir. En juin, il obtint son certificat d’études et un poste d’apprenti de trois ans chez un grand boulanger de Francfort — ce qui, en Allemagne, équivaut à un ticket d’entrée dans la vie professionnelle.

« Ici, il a découvert que même en échouant à l’école, il pouvait être utile à la société », se souvient le boulanger Jörg Stuhlmann, un des professeurs de Mateusz l’année dernière. « Trop souvent la société juge les enfants par leurs notes. Ici, ils confectionnent quelque chose de leurs mains ; ça plait, on leur fait des compliments. Et cela, ça leur arrive tellement rarement ! »

Un système enraciné dans la culture et la société allemandes

Si, outre-Rhin, le chômage touche moins de 8 % des jeunes contre plus de 56 % en Espagne, c’est bien parce que la formation en alternance met l’entreprise au cœur de l’éducation. Ici, ce n’est pas soit l’entreprise, soit l’école qui prend en charge l’apprentissage, mais les deux, alternativement.

La « formation duale », comme on l’appelle ici, est un pilier central du succès « Made in Germany » qui repose sur la qualité de sa main-d’œuvre. Elle nourrit une classe moyenne réputée qui a redressé le pays des ruines de la Deuxième Guerre mondiale et alimente les exportations allemandes. En période de pénurie démographique, elle est vitale. « Si l’on ne forme pas aujourd’hui, on n’aura pas une main-d’œuvre de qualité demain », explique le garagiste Giorgio De Luca.

L’alternance offre aux jeunes Azubis (les apprentis en formation) la chance de mettre en pratique ce qu’ils apprennent à l’usine, à l’atelier, au bureau ou au magasin. « Avant, je mettais tous les métiers de garagiste dans le même sac », raconte Amin Kertes, 16 ans, apprenti carrossier peintre au garage De Luca où il espère continuer sa carrière au-delà de ses trois ans de formation.

Boulanger ou garagiste, peintre ou électrotechnicien, menuisier, assistant dentaire ou coiffeur, employé de bureau ou opérateur téléphonique, etc. : le gouvernement allemand reconnait et certifie 348 formations. Souvent mal aimée du système éducatif en Europe, la formation technique est ici bien vue, enracinée dans la culture allemande. Alors que la plupart des pays européens poussent les élèves vers la voie universitaire, ici, les deux tiers des titulaires de diplômes scolaires font un apprentissage.

Héritière des guildes médiévales, l’alternance repose sur un « contrat social » selon l’économiste allemand Klaus Zimmermann, directeur de la DIW, l’un des principaux instituts de recherche en politique économique. Les syndicats n’exigent pas un salaire minimum pour les jeunes peu qualifiés, les chefs d’entreprise investissent dans la formation, les Länders financent les collèges professionnels.

« La plupart des dirigeants d’entreprise sont passés par le système et en sont fiers », dit Jens Schneider, expert sur la question à l’Université d’Osnabrück. « Les patrons, les maitres d’état, ont été apprentis avant de devenir compagnons (ouvriers qualifiés) et d’être leurs propres patrons. Maintenant, ce sont eux qui forment les apprentis. Le système s’autoperpétue. » « Si les jeunes travaillent dur et ont une bonne éthique de travail, ils sont tout à fait acceptés », renchérit Schneider. « Le certificat qu’ils obtiennent en dit long sur leur attitude au travail. »

Un système malade

Mais le cas de Mateusz met en évidence l’un des défis majeurs de l’apprentissage en alternance allemand, à savoir ses difficultés à y intégrer les jeunes issus des milieux défavorisés, en particulier ceux de l’immigration. En même temps, il illustre comment l’Allemagne tente de surmonter ce défi.

Certes, les jeunes en cours d’apprentissage n’ont pas de souci à se faire : 60 % des Azubis sont embauchés par l’entreprise qui les a formés, les autres trouvant relativement facilement un emploi. Mais environ 100 000 jeunes, souvent d’origine immigrée et en échec scolaire, n’arrivent pas à décrocher un poste d’apprenti, selon la ZDH, la Chambre des Métiers et de l’Artisanat allemande. Ce chiffre ne fait que s’accroitre.

Pourquoi ? Le système scolaire allemand pénalise les milieux défavorisés que ce soit avec l’école à mi-temps, la rareté des crèches ou l’école maternelle facultative. Dans une société de plus en plus hétérogène, l’orientation précoce des enfants par niveau augmente les inégalités sociales. Dès la fin du primaire, en effet, les petits Allemands sont orientés soit vers le Gymnasium qui mène au bac et à l’université, soit vers la Realschule, la filière qui mène aux postes dans l’administration, les banques ou magasins, ou vers la Hauptschule, pour les moins bons, pour une scolarité manuelle et appliquée conduisant à l’apprentissage.

Les grands noms de l’Allemagne — les Goethe et Schiller d’une part, et les artisans et ouvriers, d’autre part, sont issus de ce système éducatif qui n’a pas été remis en cause pendant longtemps. Mais aujourd’hui, plus que les vocations, ce sont les origines sociale et ethnique des parents qui guident l’orientation, selon l’enquête PISA menée par l’OCDE.

« La Hauptschule est devenue une voie de garage », affirme Berndt Nürnberg, proviseur du Lycée Bergius. Les trois quarts de ses ressortissants n’ont ni les bases scolaires ni la maturité pour travailler en entreprise comme apprentis. Arriver à l’heure, par exemple, est souvent un défi majeur.

Et de plus en plus de bacheliers prennent la place des titulaires d’un certificat d’études dans les établissements de formation. « L’avantage, c’est de voir comment le monde du travail fonctionne », avoue Charlotte Kobus, 18 ans. Trois jours sur cinq, la bachelière se lève à 4 heures du matin pour travailler chez un grand pâtissier de Francfort, le reste de la semaine, elle apprend le métier au Lycée Bergius. « À l’université, il me faudrait 4 ans pour aboutir là où je suis aujourd’hui pour, ensuite, qu’on vous jette à l’eau », dit-elle. L’alternance lui laisse les portes ouvertes. Plus tard, elle peut devenir maître d’Etat et s’installer sur un bateau — son rêve — ou alors poursuivre ses études en fac.

Une passerelle de secours pour les « décrocheurs »

Pour éviter de créer une génération de chômeurs, (ICI ce sont) l’Allemagne doit impérativement cibler les moins qualifiés, les « décrocheurs », selon l’économiste Klaus Zimmermann.

C’est bien cela le but du cursus-passerelle auquel a participé Mateusz Pintek, l’année dernière. « Nous voulons donner à ces jeunes un minimum de compétences pour qu’ils trouvent une place au sein de la société et non pas à la périphérie. », dit M. Nürnberg, le proviseur du Lycée Bergius où a lieu ce cursus.

Depuis les années 1980, tous les lycées professionnels publics allemands sont tenus d’offrir un cursus d’une année de ce type à un petit nombre de « décrocheurs » encore en âge d’être scolarisés. Entretemps, le nombre d’initiatives publiques ou privées visant à mettre les élèves en difficulté en contact avec l’entreprise — avec plus de coopérations entre entreprise et école pour l’organisation de stages, par exemple — ne cesse de grandir.

« S’il n’y avait pas ces mesures, vous verriez beaucoup de jeunes disparaitre », explique J. Schneider. « Chez les Turcs, les filles disparaissent dans les familles, les garçons prennent des petits boulots. C’est le début de la précarité. »

Les jeunes de milieux défavorisés doivent relever un défi supplémentaire : l’évolution technologique et le déplacement des métiers vers les secteurs de l’information, de la communication et des services exigent des compétences de plus en plus pointues.

L’Allemagne ne reste pas inactive. Un institut fédéral de recherche soutient l’innovation et l’amélioration continue du système d’apprentissage en s’interrogeant, par exemple, sur les façons d’adapter les formations. Doit-on en raccourcir certaines, en simplifier d’autres pour les rendre plus accessibles aux jeunes immigrés ? Le Gewerkschaftsbund, l’Alliance des Syndicats allemands préconise quant à elle de rallonger la durée de certaines formations.

Un rôle à jouer dans le système

« Le plus important est que les jeunes arrivent à décrocher un poste d’apprenti. » explique J. Schneider. « Avoir un poste et ne pas le lâcher est une voie certaine vers un emploi fixe. » « Cela veut dire un salaire décent — même si c’est dans la maçonnerie — qui permet d’assumer une famille et de partir en vacances », continue Schneider. « Et puis, on peut continuer : créer sa propre entreprise, devenir Meister, aller à l’université et recommencer le cycle ».

Sa place dans la société, Mateusz et les huit autres élèves de sa classe l’ont trouvée l’année dernière grâce à un cursus associant les maths et l’allemand, la pratique et beaucoup de chaleur humaine. Jörg Stuhlmann, le maitre boulanger, a fait plus qu’enseigner les différentes sortes de levure, il a aidé Mateusz à obtenir deux stages en boulangerie. Surtout, il a été pour lui une oreille précieuse.

« Ce n’est pas comme si les enfants venaient, tous les matins, un grand sourire aux lèvres en disant “Chouette alors, on va faire des Brötchen !”, se souvient Stuhlmann. Non, ils apportent à l’école des conflits familiaux, des rancœurs, des déceptions. “Au début, c’était avec les poings qu’ils résolvaient leurs problèmes”, renchérit le psychologue M. Sossenheim, membre de l’équipe enseignante du cursus préparatoire. “Maintenant, c’est avec des mots.”

Plombier, boucher, pâtissier, opérateur téléphonique, peu importe la formation qu’entament les jeunes. “L’important, c’est le statut social que les jeunes acquièrent en travaillant”, dit J. Stuhlmann. “Ici, les jeunes apprennent que l’argent, ça vient en travaillant, en confectionnant quelque chose de leurs mains. Ils apprennent que tout le monde a un rôle à jouer dans le système.”