Voulez-vous m’épouser ?

Quand j’ai commencé à enseigner, certains de mes élèves avaient presque mon âge. L’un d’entre eux m’a un jour demandé en mariage au milieu de la cour de récréation, un genou par terre, une bague à la main.

Heureusement, il rigolait. Le 14 février, certains me demandaient à quelle heure ils pouvaient passer me chercher. J’enseignais dans des classes de garçons (les plus difficiles d’ailleurs) et j’avais remarqué à ce moment-là que, si je portais une robe, le cours était beaucoup plus calme. Du coup, je portais souvent des robes.

À ce moment-là, leurs comportements me faisaient rire et je ne m’en inquiétais pas trop. On rigole et ils flattent mon égo, que demander de plus ?

Fini de rigoler

Puis, l’école a été secouée par la circulation auprès des élèves d’une vidéo d’un viol collectif dans laquelle l’un des violeurs était dans ma classe. Fini de rigoler.

La direction a alors convoqué tous les élèves de l’école et un policier est venu expliquer ce que les élèves qui partageaient ce type de vidéos risquaient d’un point de vue légal. Puis, on n’a plus jamais parlé de cette histoire. Personnellement, j’ai été retournée. D’une part parce que j’avais plusieurs fois rigolé de blagues sexistes de cet élève, d’autre part parce que ça correspond au moment où j’ai commencé à m’intéresser à la littérature féministe. Au fur et à mesure des podcasts, des livres, des romans, des BD, j’ai réalisé que mon comportement en classe était problématique et que j’encourageais moi-même les jeunes à voir la sexualité comme un sujet tabou dont on peut rigoler, mais dont il ne faut surtout pas parler sérieusement. L’image de la femme, la culture du viol, le consentement : autant de sujets que je découvrais au travers de mes lectures et qui me paraissaient essentiels d’aborder avec les élèves. J’avais demandé à la direction pour créer une grande campagne de sensibilisation sur la sexualité, mais apparemment, le sexe, c’est comme la drogue, si on en parle trop, ça risque de leur donner envie.

Let’s talk about sex

Je décide donc de créer une séquence de cours en anglais : « Let’s talk about sex ». La première activité consiste à réagir à une série d’affirmations en levant la main pour dire s’ils sont tout à fait d’accord, partiellement d’accord ou pas du tout d’accord.

  • Les questions liées à l’éducation sexuelle ne devraient pas être abordées en classe.
  • La polygamie devrait être légale.
  • La masturbation est inacceptable.
  • Le sexe sans implication émotionnelle peut être bénéfique.
  • Ce n’est pas bien de regarder du porno.
  • Les femmes sont émotionnelles, les hommes sont sexuels.

L’ambiance en classe est très animée. Certains veulent réagir et donner leur avis sur la question, en français évidemment… D’autres ont envie de se cacher derrière leur banc. Ils lèvent la main en regardant autour d’eux pour faire comme les autres.

Ensuite, grâce aux résultats du sondage, je place les élèves par groupe en essayant de mêler les élèves qui n’ont pas les mêmes opinions. Ils doivent choisir un sujet, faire des recherches sur internet et présenter les résultats de leurs recherches devant la classe. À partir de cette présentation, nous organisons des débats à propos de chaque sujet. Puis, ils créent une affiche de sensibilisation que l’on colle ensuite dans l’école.

À aucun moment, ils ne m’ont demandé mon avis sur ces questions. Et, c’était bien le but de ce dispositif pédagogique : prendre de la distance pour ne pas arriver avec toute ma science sur le sujet et leur dire ce qu’ils devraient penser ou pas. Le danger d’un tel travail, c’est évidemment ce que les élèves peuvent trouver sur internet. Nous avons beaucoup discuté de l’importance de l’analyse des sources des documents en utilisant les documents qu’ils trouvaient. Il n’y avait pas encore Chatgpt en 2019.

Aujourd’hui, plus aucun élève ne me demande en mariage. C’est vrai que je n’ai plus 25 ans et que je ne comprends plus trop leurs ref’ (PH, rien à voir avec le ph de l’eau, c’est Porn Hub), mais je pense qu’au fil des stages de pédagogie institutionnelle et des réunions de notre équipe de PI, j’ai réalisé que quelque chose devait changer dans ma façon d’être en relation avec les élèves.

Faire feu de tout bois

Il y a deux ans, nous apprenions que nous partions à Malte pour un grand projet subsidié par l’Europe. La première réaction d’un des élèves a été : « Génial, on va se faire des putes ! » Je m’interroge : est-ce que ce serait la raison qui les aurait poussés à choisir Malte comme pays de destination ? Je fais quelques recherches sur internet et je réalise que Malte est le nouveau Ibiza. Des fêtes, de l’alcool et du sexe. On ne parle pas de drogue, j’imagine que c’est pour ne pas leur donner envie. Je reviens alors au Conseil avec plusieurs questions : quelle est la règlementation en matière de prostitution à Malte ? Est-ce que vous risquez de vous faire arrêter ? Si vous voulez avoir des relations sexuelles, quelles sont les précautions à prendre ? Les élèves proposent alors de créer une responsabilité « capotes ». Le responsable prévoit une réserve de préservatifs pour toute la classe que nous disposons dans un endroit discret de la villa.

Pour moi, le problème était qu’ils imaginaient avoir des relations sexuelles avec des femmes sur place et que, étant donné que ce serait certainement « un coup d’un soir », ils considéraient ces femmes comme des prostituées. Je leur ai alors proposé de rencontrer les psychologues du planning familial. Ils ont accepté à l’unanimité, nous avons alors préparé deux rencontres avec les psychologues durant lesquelles les élèves ont été sensibilisés à la question du consentement et de l’image de la femme.

En arrivant à Malte, l’effet de groupe a pris le dessus. Ils mataient et s’interpelaient pour faire des commentaires sur toutes les filles qu’on croisait. J’étais très mal à l’aise, mais je ne savais pas trop comment réagir. Les gars, vous êtes lourds !

« Je préfère faire ça plutôt que ne rien faire du tout. »

Tout comme le cours sur la sexualité, je ne sais jamais très bien quels effets les discussions ont sur leur façon de penser, mais je préfère faire ça plutôt que ne rien faire du tout.

Le Conseil et le quoi de neuf permettent d’avoir un lieu d’expression libre, mais cadré où l’on peut parler de sexualité en toute sécurité selon ce qui émerge dans le groupe. L’interdit de violence « Ici, chacun a le droit d’être tranquille dans son corps, dans son cœur, dans ses affaires[1]E. Heveline et B. Robbes, Démarrer une classe en pédagogie institutionnelle, 2000. » affiché au tableau est l’exemple d’un cadre que les élèves pourraient un jour exiger dans leur vie de tous les jours.  

Notes de bas de page

Notes de bas de page
↑1 E. Heveline et B. Robbes, Démarrer une classe en pédagogie institutionnelle, 2000.