Préparer et partir en voyage avec des étudiants du supérieur : récit des foirages qui ont laissé tout le monde au point de (non-) départ.
Je donne cours en Haute École. Je revenais de mon premier stage de PI aux RPé, j’étais hyper emballée, reboostée, très confiante, persuadée que ça pouvait huiler l’organisation de tout projet. Je ne suis habituellement pas celle qui prend trop de responsabilités si l’aboutissement d’un projet en dépend. Je crains d’oublier des démarches, de louper des échéances. Mais là, j’avais confiance dans la PI, le partage du pouvoir et des responsabilités, l’efficacité des Conseils. Les étudiants de deuxième voulaient partir en voyage scolaire. Mais vu le covid, les troisièmes n’avaient pas eu l’occasion de partir et souhaitaient se greffer au projet, ce qui a été accueilli favorablement par les deuxièmes qui les ont invitées à coorganiser le projet.
Mes collègues sentaient que ça s’annonçait difficile et étaient ravies que je veuille m’emparer de l’organisation avec les étudiants, ça pouvait aussi être une occasion de leur faire découvrir la PI et ses bienfaits.
Le premier problème qui s’est prolongé deux mois a été le choix de la destination. Entre Rome, Lisbonne et Madrid, Rome emportait l’adhésion de la majorité, mais un étudiant de troisième refusait de se rendre dans un pays avec un parti fasciste au pouvoir. C’était ce moment passionnant au départ, un peu fatigant à la longue, où on vise le consensus et où on tient compte des objections de chacun pour améliorer, reformuler ou refondre la proposition de départ jusqu’à ce que plus personne ne souhaite faire consister son opposition. Et en même temps, une série d’étudiants commençaient à se désinvestir de la discussion qui ne semblait pas trouver d’aboutissement. L’unique dernier opposant ne semblait pas être gêné de prendre le groupe en otage sur une question politique fondamentale pour lui.
Un deuxième problème a consisté dans le fait de chercher et de se donner un canal de communication commun. L’école proposait deux canaux de communication disponibles et accessibles à tous, mais les étudiants ont préféré Facebook et Messenger. Je m’y suis opposée dans un premier temps, ça me semblait être un moyen de confondre école et vie privée, je devais réactiver mon compte sur FB alors que je ne le souhaitais pas, mais mes collègues ont abondé dans le sens des étudiants puisque le vote allait dans ce sens. Je pense que ça a encouragé et favorisé les habitudes personnelles de chacun sur ce réseau et sa manière de l’utiliser, sans filtre, depuis plusieurs années. Par exemple, l’interpellation personnelle, hors Conseil, hors PV et les invectives et commentaires que favorise ce réseau. C’est venu cristalliser des conflits par après.
Encore un autre problème a été le groupe hybride de deuxièmes et de troisièmes qui faisaient collectifs respectifs par ailleurs depuis un an ou deux. Et le fait que les Conseils se tenaient dès lors sur le temps de midi (hors horaire officiel – mais qu’ils étaient néanmoins obligatoires – mais qu’ils étaient tout de même désertés de manière aléatoire et erratique – pour avoir un temps de pause non cadré par un projet, un ordre du jour (ODJ), une prise de parole réglée et avec l’impression que ça ne fonctionnait pas, sans qu’ils n’osent s’exprimer sur le sujet).
Je dois dire que les différents moments de présidence et de secrétariat se sont bien passés. J’ai pu travailler l’ODJ en amont avec les futurs présidents qui le souhaitaient et les PV étaient assez rigoureux.
Difficile peut-être, pourtant, pour certains, de voir un pair diriger une réunion, qui a la responsabilité de cadrer les échanges, de donner la parole, etc. La prise en charge des responsabilités a été surprenante. Certains en ont pris beaucoup (trop ?), d’autres ne le souhaitaient absolument pas, mais ont aussi vécu ce moment douloureux de se voir un peu à l’écart, sans pouvoir de proposer, de rechercher et de le laisser à d’autres. Or, c’est quelque chose qui se découvre et se déplie avec le temps : comment et pourquoi prendre en charge certaines choses, sentir le désir monter peu à peu de s’emparer d’une part du projet.
Finalement est apparue ou s’est renforcée la question financière. C’était trop cher pour certaines, il n’était pas question de demander une intervention du service social, par fierté et refus d’une discrimination positive. Elles ne remettaient pas en cause le projet, assumaient simplement de ne pas venir. Ce qui gênait les autres qui voulaient en faire un projet pour toustes et ne laisser personne à l’écart. Une ou deux avaient des familles et ne pouvaient pas trouver de solution pour partir. Ce point n’a pu être résolu : on sentait qu’on allait devoir trancher de partir et qu’il y ait des absents ou continuer de chercher des solutions pour celles qui préféraient qu’on ne leur tende pas la main.
Les tensions entre les classes se sont également accrues. Chacun·e, dans son lieu et son temps de classe, discutait de ce qui se faisait ensemble par ailleurs.
Et puis, c’est à partir de Facebook que ça a dérapé, à la manière des commentaires spontanés et parfois agressifs qu’on peut poster à propos de n’importe quoi. En l’occurrence, la suggestion d’éventuellement penser à des sanctions pour l’absentéisme des participants et de ceux et celles qui avaient pris des responsabilités vis-à-vis du groupe. Ça a été vécu comme une prise de pouvoir déplacée et une infantilisation. En principe, tout peut se dire en Conseil, les gênes des uns et des autres, des propositions peuvent être faites. Et puis, il s’agit d’en discuter et de tenter de trouver un consensus.
J’ai essayé de recadrer l’emballement sur Facebook en tentant de ramener ce type d’échanges au sein du Conseil et pas en dehors. L’échange de commentaires sur la démocratie, la responsabilité, etc., s’est arrêté, mais est venu cristalliser des conflits qui se sont poursuivis dans les couloirs et qui ont amené pas mal d’hostilité dans les échanges, même en Conseil. Et qui a fixé le refus de certain·e·s de partir, pour des raisons d’argent ou de responsabilité familiale, sans alternatives possibles.
En sondant le groupe à nouveau, moins de la moitié était toujours emballée pour le voyage. On a finalement décidé à l’unanimité de ne plus partir.
Sur quoi avais-je prise ? Qu’est-ce qui aurait pu être fait différemment ?