Orthographe, abus de pouvoir et mauvais traitements

Lors d’une rencontre à Saint-Vérand où des praticiens de la pédagogie institutionnelle se réunissent plusieurs fois par an, il avait été question d’orthographe. La discussion avait été tendue. J’avais prévenu, j’allais écrire à ce sujet.

On avait ri. Pour moi, une parole rentrée finit tôt ou tard par ressortir sous forme écrite. Ce qui me fait penser à l’expression populaire que je trouve réjouissante : « On la fout à la porte, elle rentre par la fenêtre. »

Les universitaires qui s’autoproclament « gardiens du temple des sciences de l’éducation » s’arrogent l’exclusivité de la vérité en matière d’enseignement. Les chiens de garde de l’Éducation nationale font alliance avec eux pour dénigrer voire mépriser (sans en savoir grand-chose) les savoirs émanant des mouvements pédagogiques.

Que ces derniers se rebiffent, je peux le comprendre même si je trouve ces guerres peu productives, stériles, voire délétères. Quand on considère l’état de notre système éducatif qui sélectionne et marginalise les plus fragiles, il n’y a pas de quoi être fiers ni surtout d’en rajouter, de quelque côté que l’on se place.

Or, au cours de la dernière rencontre de péistes à Saint-Vérand, ma rapide et peut-être maladroite évocation des recherches en didactique de la langue, au moment d’un échange sur l’orthographe a été rabrouée avec désinvolture. J’y reviens donc.

La question de l’orthographe me fait partir au quart de tour. Parce qu’entre elle et moi, il y a une vieille histoire qui est peut-être intéressante à partager avec d’autres, mais surtout parce que cette dimension de l’entrée dans l’écriture a la fâcheuse influence de précisément l’entraver.

D’abord dire d’où je parle

Pour les enfants qui fréquentaient les écoles communales ou rurales, fin des années cinquante, il existait encore un examen pour passer au collège, que l’on appelait à l’époque « Cours complémentaire », soit un cursus d’enseignement secondaire spécifique pour les enfants des classes populaires. Pour les autres, enfants des classes aisées ou pour quelques exceptions des enfants des classes populaires, existaient de petites classes de lycée qui les accueillaient dès l’âge de 7 ans, ce qui leur permettait de poursuivre une scolarité dans le même établissement.

Parmi les épreuves de cet examen, on trouvait une dictée. Plus de cinq fautes valaient un zéro qui était éliminatoire, quelles que soient les performances dans les autres épreuves. Et l’élève restait à l’école primaire, redoublait la 7e (CM2) ou allait trois ans en fin d’études primaires, ce qui le destinait à un métier manuel. Cette organisation de l’école était à l’image de la société qui veillait à une stabilité (et une reproduction[1]P. Bourdieu et J.-Cl. Passeron, La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, 1970. dixit Bourdieu) quant aux classes sociales de l’époque.

L’institutrice de mon premier CM2 avait dit à ma mère, épouse d’ouvrier d’origine paysanne, que je ne pourrais pas aller en 6e et qu’il valait mieux me diriger vers un métier manuel. Elle avait ajouté : « Mettez-la donc dans une école hôtelière. » Ce qui signifiait : « Le ménage et la cuisine, c’est tout ce qu’elle est capable de faire. » Ma petite bonne femme de mère avait rétorqué à l’institutrice qui la prenait du haut de sa grande taille et de sa classe sociale : « Ses sœurs sont allées en 6e, elle ira aussi. » Redoublement donc pour moi et, coup de chance, au cours de l’année scolaire de ce second CM2, l’examen d’entrée en 6e a été supprimé !

Cette anecdote pour dire qu’aujourd’hui, je défends bec et ongles les enfants qu’on maltraite et qu’on harcèle par cette discipline qui a été longtemps un vecteur de sélection.

L’apprendre de force
ou progressivement ?

La mise en place de l’orthographe dans les acquisitions liées à la langue écrite se fait progressivement avec des avancées et des reculs comme pour tout apprentissage.

Je ne parlerai pas ici de l’orthographe grammaticale, mais de l’orthographe d’usage. Je soutiens que les didacticiens de la langue (certains…), pour peu qu’ils ne se prennent pas pour les détenteurs exclusifs et les gardiens du temple pédagogique ont le mérite d’avoir travaillé à discerner comment cette sacrée orthographe — lieu de beaucoup de fantasmes et de désirs de puissance de la part des enseignants, — se mettait en place progressivement pour les enfants de 6 à 18 ans (au moins).

L’échelle Dubois-Bouyse à la rescousse

Fait-on du forcing pour apprendre à marcher aux petits à partir de 10 mois alors qu’on sait que l’âge moyen de la marche est entre 13 et 17 mois et qu’un petit se lève et marche quand il est prêt à le faire sur le plan de son développement psychique, moteur, physiologique ?

Dans les années 80, les résultats d’une recherche en didactique de la langue a eu — une fois n’est pas coutume — le mérite de mettre à disposition des enseignants un outil de référence fort utile et pratique pour l’acquisition de l’orthographe d’usage, appelé « L’échelle orthographique Dubois-Bouyse ». Sous la forme d’une liste, quatre-mille mots y sont rangés selon leur échelon de difficulté du CP au lycée, le critère de classement dans tel échelon étant, pour chaque mot, l’âge moyen auquel 75 % des élèves savaient l’orthographier sans erreur. Un article très clair présente cet outil et permet de le télécharger sous la forme d’un tableur[2]https://www.charivarialecole.fr/archives/1847.

Son grand intérêt est qu’il peut permettre de calmer les ardeurs des maitres qui assomment les enfants de listes de mots à apprendre dont l’orthographe de la plupart d’entre eux ne pourra être assimilée que par un élève de la classe sur quatre. Ce qui est une forme de harcèlement, de violence produisant de l’exclusion et des réactions défensives de rejet bien compréhensibles à l’égard de l’apprentissage de la part des enfants maltraités.

Pour éviter la maltraitance…

Il n’est pas inutile de rappeler inlassablement le philosophe Alain qui disait : « À l’école les erreurs d’addition ne ruinent personne. » Ce qui veut affirmer que l’école devrait être un lieu protégé où il est possible de se tromper sans risque et par là donc d’apprendre puisqu’il ne peut y avoir apprentissage sans erreurs. Vouloir faire entrer (de force) l’orthographe de mots qui ont été — à la suite d’une recherche sérieuse — repérés comme inassimilables par les enfants de la classe d’âge de ses élèves est de l’acharnement pédagogique délétère pour le désir d’apprendre, du gaspillage lamentable d’une énergie précieuse pour le maitre et pour des enfants, une perte regrettable de temps qui pourrait être utilisé pour des activités plus fructueuses en termes de développement cognitif, culturel, affectif, social et j’en passe.

« L’école devrait être un lieu protégé où il est possible de se tromper sans risque. »

Les erreurs d’orthographe d’usage, toutes, quelles qu’elles soient peuvent se repérer, se parler, se corriger en classe sans en faire des drames, sans être des fautes ou les soi-disant symptômes de soi-disant tares commençant par « dys »… « Nous n’avons plus besoin des classifications habituelles : bon ou mauvais élève, débile, caractériel, prépsychotique, dyslexique, dysorthographique et autres maladies scolaires en “dys”. Les catégories habituelles s’écroulent tranquillement. À quoi bon classer ? Nous préférons guérir la classe », dixit Fernand Oury.

C’est à cette condition que d’une part l’orthographe pourra s’assimiler peu à peu dans le respect du rythme de chacun, dans un climat de classe ni culpabilisant ni conflictuel réellement contreproductif quant à l’apprentissage et d’autre part — ce qui serait encore plus condamnable — sans nuire au passage délicat qu’est l’écriture personnelle, cette entrée dans l’écrit fonctionnel ou impliqué, qui donne accès à la compétence, mais aussi au plaisir d’écrire des textes libres ou à sujets libres, des poèmes, des histoires inventées ou réelles comme disent les plus jeunes, des lettres, des comptes rendus, des exposés… Bref à la richesse que représente une entrée dans l’écrit apaisée.  

Notes de bas de page

Notes de bas de page
↑1 P. Bourdieu et J.-Cl. Passeron, La Reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement, 1970.
↑2 https://www.charivarialecole.fr/archives/1847