Vivre sans ?

Frédéric Lordon,Vivre sans ? Institution, police, travail, argent…, La Fabrique, 2019.

À beaucoup de praticiens de la pédagogie institutionnelle (PI), il n’a pas échappé que les techniques PI peuvent être mises en œuvre dans bien d’autres cadres que le cadre scolaire. Nous avons eu envie de les utiliser dans d’autres collectifs, notamment militants. Pourquoi ? Question d’efficacité dans l’organisation collective, mais pas que ! Clarifier les responsabilités, laisser de la place à chacun·e dans les groupes en régulant la parole, éviter les prises de pouvoir en explicitant les positions, en évitant les non-dits et les implicites… Il ne nous a pas échappé non plus que ces techniques rencontrent parfois des résistances, de la part notamment de personnes qui n’aiment pas les cadres, les règles, les rituels qui parfois, mettent à mal la spontanéité et de la rigidité dans les relations.

Ce livre de Lordon est au cœur de ce sujet. Il y décortique ce qu’il appelle l’imaginaire du vivre sans, qu’il associe entre autres au Comité invisible (« l’insurrection qui vient ») et aux expériences de Zones à défendre (ZAD), lieux de vie autonomes et militants qui s’installent sur des zones naturelles menacées par le capitalisme et l’urbanisation.

Cet imaginaire, qu’on peut retrouver dans d’autres collectifs qui se veulent horizontaux, croit pouvoir échapper à toute institution, mais en crée d’autres sans y penser, instaurant « la tyrannie de l’absence de structure » (du nom d’un texte de Jo Freeman en 1972). Car, comme l’explique Lordon, la puissance des humains réunis en collectif fait toujours quelque chose, a toujours un effet, et cette puissance s’exerce à travers des institutions. Si on accepte sa définition : « un ensemble d’actes ou d’idées tout institué que les individus trouvent devant eux et qui s’impose plus ou moins à eux », alors les modes, les conventions, les habitudes collectives sont également des institutions et de fait, on voit mal comment on pourrait y échapper.

Un groupe qui se veut sans institutions crée « un rideau de fumée qui favorise les puissants et les chanceux » (Freeman). Les institutions, les hiérarchies sont bien là, mais elles sont implicites et informelles. Les prises de pouvoir peuvent passer inaperçues, les positions de départ sont renforcées, les affinités et l’entre-soi excluent, les grandes gueules parlent, les leaders charismatiques décident, les dévoués se sacrifient.

Lordon critique aussi la partie économique du discours : vivre sans travail, sans argent, sans économie. Là, on change d’échelle, car la question est de savoir si les expériences locales de vie en collectivités qui abandonnent le travail quantifié et organisé, l’argent et la division du travail pourraient nous permettre de sortir du capitalisme en s’étendant progressivement à toute la société. Lordon répond que non, pour différentes raisons, notamment celle de la division du travail : on peut tenter une société où tout le monde apprend à faire de tout, à cette échelle on n’échappe pas à une nécessaire division du travail, donc à une organisation collective des activités de production. Et si ce n’est pas le marché et le capital qui les organisent, alors ce sont d’autres institutions et il y a à réfléchir à la forme que nous voulons leur donner.

Reste donc la question du type d’institutions (du type d’État ?) dont nous voulons, et en particulier dans une perspective communiste, comment éviter la bureaucratisation outrancière (une menace bien présente en PI aussi), la tyrannie des structures et le totalitarisme à la sauce bolchevique. Et la bonne forme, dit Lordon, c’est celle qui « comprendrait le programme de sa propre métamorphose ». En somme, des institutions qu’on peut remettre en question, des règles qu’on peut abroger, des responsabilités qu’on peut envoyer bouler quand elles n’ont plus de sens. Vous le voyez, le lien avec la classe ?