CGé et l’avant-garde

Je reviens des RPé le cœur plein d’étoiles : quel moment paisible et en même temps stimulant, quelle belle parenthèse dans cette période oh combien morose d’un point de vue politique et en particulier pour l’école. Quand je vois l’énergie joyeuse déployée par toutes et tous lors des RPé, ça donne une bouffée d’espoir !

Mais, ces RPé m’amènent à deux questions liées, mais distinctes : la capacité du mouvement à toucher un public de non-convaincus, donc à influer sur les rapports de force politiques, et aussi la représentativité, ou peut-être plutôt la légitimité du mouvement dans sa lutte contre les inégalités scolaires vu la composition de notre public.

Dans son essai « Pourquoi les narratifs de gauche ne touchent plus les classes populaires ? », Jérôme Van Ruychevelt Ebstein[1]J. Van Ruychevelt Ebstein (2025), « Pourquoi les narratifs de gauche ne touchent plus les classes populaires ? », Fondation Ceci n’est pas une crise, https://tinyurl.com/54mubxsr. explique que la « classe culturelle progressiste aime lire et écouter des personnes qui expliquent comment fonctionne réellement le monde. La science et la rationalité sont des valeurs importantes pour le camp progressiste. Les militant·es progressistes pensent donc que s’iels vulgarisent le vrai à d’autres personnes, celles-ci vont être convaincues. Malheureusement notre cerveau ne fonctionne pas comme ça ». Il pose l’hypothèse que « l’échec des narratifs progressistes traduit une déconnexion croissante entre les organisations de gauche et les classes populaires qu’elles veulent représenter ». Pour CGé le public est double, indirectement les élèves et leurs familles des milieux populaires, victimes des inégalités scolaires que nous décrions avec insistance, et plus directement l’ensemble des enseignant·es travaillant avec ces milieux populaires (ou pas) et que nous voulons convaincre de changer de posture et de pratique. Enseignant·es qui pour une part importante sont très loin de connaitre les inégalités et les mécanismes qui les produisent. Je me demande si nous arrivons à toucher ces deux publics, ou si nous aussi, nous sommes parfois un peu déconnectés.

Évidemment, on peut défendre l’idée qu’il est normal qu’un mouvement comme CGé soit constitué d’une certaine avant-garde, que pour pousser la réflexion, la recherche et l’interpellation politique le plus loin possible, il faut des personnes particulièrement fines d’écoute et peut-être de parole. Mais, si notre objectif est de transformer le système scolaire, arrivons-nous à parler à l’ensemble de ses acteurs ? Les expériences lors de la formation obligatoire laissent plutôt penser que non. À force d’avancer à grands pas, grâce au travail engagé des militants, partons-nous trop loin pour le gros des enseignant·es ?

À mon avis, nous devons maintenir, voire renforcer dans le mouvement des espaces de découverte, de tâtonnement, même sur des questions qui semblent déjà résolues par les élites internes. Nous devons créer des espaces pour des personnes dont le langage et la réflexion différent des approches dominantes dans le mouvement. Tout en maintenant les valeurs, les exigences, du mouvement. Chose pas facile, mais à mon avis nécessaire.

La question de la communication est peut-être ancrée plus profondément dans celle de la légitimité du mouvement en termes de représentativité des personnes auxquelles nous nous adressons. Les photos des RPé m’interpellent dans ce contexte : un paysage magnifique, du beau soleil, beaucoup de sourire. Mais c’est un bonheur très blond, très blanc, à quelques exceptions près. Notre assemblée générale a les mêmes caractéristiques. CGé est un mouvement d’enseignant·es, et les enfants des enseignant·es ont, en moyenne, moins de problèmes à l’école. CGé est un mouvement de blanc·hes, et les blanc·hes ne vivent pas le racisme à l’école. CGé a plus de membres du secondaire, mais que peu du fondamental. Enfin, CGé est un mouvement de personnes plutôt d’âge moyen et avancé, donc souvent loin de la réalité vécue par les jeunes enseignant·es d’aujourd’hui.

Nombre d’analystes ont mis en avant une autre transformation intéressante de l’échiquier politique de plusieurs pays : depuis le début du XXIe siècle, les partis de (centre)gauche ont plus de voix parmi les personnes à plus hauts diplômes que parmi les électeurs moins formés. Piketty parle de la « gauche brahmane[2]T. Piketty (2019), Capital et Idéologie, éditions du Seuil. » qui perd la connexion avec les milieux populaires. Certes, CGé n’est pas un parti politique. Mais, il faut quand même se poser la question pourquoi tant d’enseignants ont voté pour le gouvernement actuel, et pourquoi nous, en tant que mouvement, n’arrivons que si peu à recruter des militants issus de minorités. Se demander s’il y a une certaine manière de penser et de s’exprimer qui est nécessaire pour faire partie du mouvement, et si c’est le cas, quid du toustes capables à l’intérieur du mouvement ? Et cela pose une question plus stratégique pour le mouvement : voulons-nous influer sur le rapport de force, ou pas, face à un gouvernement qui ne joue que sur ce rapport de force, et pas sur un débat d’idées.

Soyons clairs : je ne mets en rien en question le bienfondé de la lutte de CGé (sinon je ne serais pas là), mais je pense que nous devons nous poser la question de la manière de parler à des personnes loin de notre perspective sur le monde.  

Notes de bas de page

Notes de bas de page
↑1 J. Van Ruychevelt Ebstein (2025), « Pourquoi les narratifs de gauche ne touchent plus les classes populaires ? », Fondation Ceci n’est pas une crise, https://tinyurl.com/54mubxsr.
↑2 T. Piketty (2019), Capital et Idéologie, éditions du Seuil.