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L’effaceur d’Anne

C’est la parabole des petites filles modèles et des grands couillons à l’école.

C’est l’histoire d’un homme, mais ce pourrait être une femme, prof de français, mais il pourrait être prof de maths ou de langues, qui emprunte l’effaceur d’Anne, mais ce pourrait être celui de Sophie ou d’Émilie, pour aider François, mais ce pourrait être pour aider Christophe ou Olivier…

Un cours de français ni meilleur, ni pire que d’autres, bien banal, avec pour seule particularité qu’il y a deux observateurs au fond de la classe, deux étudiants d’école normale qui ont demandé à pouvoir observer, dans le cadre de leurs études, les interactions dans la classe, entre élèves, et entre élèves et enseignant. Ils observent donc les interactions, mais ils les observent en tenant compte du genre des interlocuteurs.

Construire un tableau-synthèse

3e technique de qualification : à partir de différentes phrases, il s’agit de construire ensemble un tableau récapitulatif des différents types de phrases et de leurs caractéristiques. Le professeur anime, demande, propose ;et les élèves répondent, proposent, notent, à degré variable. Certains élèves lèvent le doigt attendant d’obtenir la parole. D’autres n’attendent pas et posent leur question ou proposent leur réponse sans rien demander. Cela se passe bien avec une participation satisfaisante, sans ni trop de bruits ou de cris, ni trop de silence et d’attente. Ça tourne quoi, comme la majorité des cours.

Anne est appliquée : elle est attentive et note scrupuleusement et proprement les résultats du travail dans son classeur. Elle cherche et pour répondre, elle lève le doigt. Les observateurs noteront qu’elle lèvera trois fois le doigt pour répondre à trois demandes différentes et que les trois fois, sa demande est ignorée silencieusement, principalement parce que d’autres, souvent des garçons, parlent sans attendre l’autorisation, souvent pour une intervention peu pertinente, mais qui permet au professeur d’avancer.

François est agité, il a du mal avec ses affaires et son classeur, bavarde avec son voisin, fait du bruit, soupire, bouge beaucoup, rien de bien méchant, mais manifestement, il est peu à son affaire. Comme il n’est pas vraiment dérangeant, le professeur ne l’interpelle pas et ne s’en préoccupe pas directement, même s’il le tient à l’œil de temps à autre. Puis, François se met à râler bruyamment, que ça ne va pas, qu’il en a marre et que c’est « un cours de merde ».
Le professeur ne relève pas le « cours de merde » et demande ce qui ne va pas. François s’est trompé de colonne en notant dans le tableau. Ça ne va pas et il n’a pas envie de recommencer. Il repousse son classeur et se renverse sur son dossier. Le professeur se propose alors pour l’aider. Il demande ce qui est mal noté pour l’effacer, demande l’effaceur, fait le travail à la place de François et rend l’effaceur à Anne. Puis le cours continue avec les mêmes interactions.

Tableau-synthèse construit

C’est en effet un bien beau tableau-synthèse des interactions dans la classe ! C’est bien sûr difficile à évaluer, mais il semble que l’essentiel du temps scolaire (dans le secondaire en tout cas) soit consacré à un « dialogue frontal » de ce type. L’enseignant anime un travail collectif où il s’agit de construire ensemble ce qui sera noté au cahier et qui constituera la « matière » évaluable. Et ce dialogue frontal se déroule de manière spontanée avec très peu d’exigences formelles affirmées de la part du professeur. Qu’il s’agisse d’exiger la participation, ce n’est pas nécessaire parce qu’il y en a suffisamment pour arriver au but, ou qu’il s’agisse d’exiger le silence, ce n’est pas nécessaire non plus parce qu’il n’y a pas vraiment trop de bruit ni trop d’interventions intempestives.

On peut même imaginer que ce type de pratiques soit généralisé parce qu’il est « démocratique ». On n’impose rien, on respecte la liberté de chacun, les échanges restent dans les limites de la civilité. La matière avance… La preuve : c’est noté dans les cahiers. Les petites filles modèles sont appliquées et le restent. On prend même le temps d’aider celui qui n’y arrive pas. On ne relève pas sa grossièreté parce qu’il vit sûrement des choses difficiles et qu’il vaut mieux ne pas le prendre de face. On est même solidaire : l’effaceur d’Anne sert à François. Que demande le peuple ? N’est-ce pas cela une école démocratique ?

Cela tourne si bien, chacun est tellement conforme à ce que les autres attendent de lui. Ah le pouvoir des représentations réciproques. Le professeur ne s’étonne pas de l’attitude d’Anne, il la sait et l’accepte réservée, modeste, appliquée et ordonnée, et il sait qu’elle le restera. Il ne s’étonne pas non plus de l’attitude de François, il le sait et l’accepte brouillon, bruyant, immature, dépendant. Il n’accepterait jamais qu’Anne se conduise comme François ni même que François se conduise comme Anne, il l’interpellerait. Anne ne s’étonne pas de l’attitude du professeur, elle comprend qu’il doive pour la paix de la classe s’occuper plus de ceux qui prennent plus de place, elle comprend qu’il lui demande son matériel et le prête de bonne grâce. C’est comme une reconnaissance de son application réservée. François ne s’étonne pas de l’attitude du professeur, il n’en accepterait pas d’autre, il est normal pour lui que le professeur s’interrompe et abandonne la classe pour l’aider lui, normal qu’il accepte sa grossièreté qu’il ne conçoit d’ailleurs pas comme telle, normal qu’Anne lui prête son effaceur…

Barbarie douce

C’est l’école de la barbarie douce, l’école de la lutte des places, une lutte sauvage et feutrée, où les dominants dominent, les dominé (e) s dégustent, les plus forts gagnent et les plus faibles sont écrasés, même si dans ce cas, le dominant François perdra parce qu’il est plus faible que dominant. On est dans une école à population socialement dévalorisée où les filles sont deux fois dominées, parce que filles et parce que socialement dévalorisées et où les garçons sont deux fois perdants, parce que socialement dévalorisés et parce que mecs soumis à une conception désadaptée de la masculinité.

La dynamique du groupe-classe se structure donc souvent de la même manière. Les garçons s’affirment et les filles s’appliquent. Les affirmations de soi des garçons s’effectuent entre eux et par rapport aux filles avec la complaisance involontaire des enseignants. Lorsqu’ils participent aux activités scolaires, les garçons ont tendance à s’accaparer toute la place dans les interactions : ils interviennent quand bon leur semble et souvent à la place des filles en leur coupant la parole. Et comme l’enseignant n’empêche pas ce positionnement répétitif dans le rapport de genres, et comme souvent même il l’encourage, les filles ont tendance à intérioriser cette position basse et à adopter une réserve sans doute déjà acquise en famille.

Lorsqu’ils ne participent pas aux activités scolaires, les garçons ont tendance à imposer des normes anti-scolaires, de désintérêt au moins, d’opposition agressive au pire et ils les imposent à l’ensemble du groupe, à eux-mêmes bien sûr, mais aux filles également. Cette attitude des garçons leur est bien sûr préjudiciable surtout à eux-mêmes pour ce qui est de leur réussite scolaire, mais elle est préjudiciable aussi pour l’ensemble du groupe et donc, néfaste de manière générale pour ce qui est de l’efficacité de l’école. Dans ce climat de classe, les filles ne peuvent guère que, soit entrer dans la surenchère et jouer aux mauvais garçons, ce qui peut arriver dans l’enseignement professionnel, soit s’effacer et s’appliquer discrètement, ce qui joue en faveur de leur réussite scolaire.

Réguler la distribution de la parole, une des règles de civilité élémentaires
Réguler la distribution de la parole, une des règles de civilité élémentaires

Civilité dure

La simple imposition des règles de civilité élémentaires suffirait pourtant déjà à modifier bien des choses. Puisque la classe fonctionne le plus souvent en dialogue frontal, le minimum serait donc que la distribution de la parole soit rigoureusement régulée avec une exigence particulière pour le respect mutuel : tour de paroles systématique, interdiction de couper celui qui parle, interdiction de parler sans l’avoir demandé, encouragement aux plus discrets, répression des plus bavards,…

Et on peut aussi travailler dans la classe autrement qu’en dialogue frontal : recherche et travail personnel et travaux de groupe. Dans l’organisation des travaux de groupe, il est possible de veiller à la répartition équitable des tâches et à la prise de responsabilités, plus souvent la responsabilité de la régulation par exemple aux filles (se mettre en avant) et plus souvent la responsabilité du secrétariat par exemple aux garçons (se mettre au service). Et dans le temps de travail individuel, il est possible aussi de maintenir une égale exigence pour chacun(e), voire même une exigence différenciée : plus de soin, de propreté, de finition pour les garçons et plus d’audace, d’innovation, d’affirmation de soi pour les filles. Tout ceci semble vraiment élémentaire, les principes pédagogiques de base changeraient déjà profondément les choses.