Jeunes, sexualité et internet

Quel est le rapport des jeunes à la sexualité, et quel rôle y joue internet ? Au-delà des inquiétudes des adultes, une approche sociologique soucieuse de resituer les pratiques dans leur contexte permet d’interroger ce que cachent certaines représentations rapides sur la question.

Puisque le contexte importe pour comprendre la sexualité des jeunes, nous avons mené une recherche, avec Yaëlle Amsellem-Mainguy[1]Y. Amsellem-Mainguy, A. Vuattoux, Les jeunes, la sexualité et internet, 2020. (https://injep.fr/publication/lintimite-et-la-sexualite-en-ligne-a-ladolescence-2/)., sur les usages sexuels d’internet — autrement dit, sur tout ce que les jeunes font sur et avec l’aide d’internet en lien avec leur sexualité.

Mais de quel·le·s jeunes parle-t-on ?

De nombreux journaux ou magasines font régulièrement leurs grands titres sur « les jeunes et la pornographie » et autres « Une jeunesse sous X ». Ces dossiers aux illustrations souvent angoissantes se basent sur des résultats de sondages alarmants, témoignant d’une forte propension à regarder des contenus pornographiques chez les plus jeunes, avec un âge précoce au premier visionnage (« 10 ans », voire moins). De là à imaginer des enfants quotidiennement exposés à des images pornographiques violentes, il n’y a qu’un pas, et c’est à ce sujet que les représentations sont parfois à nuancer au regard des entretiens réalisés avec les jeunes[2]Réalisation d’entretiens avec 66 jeunes de tous milieux sociaux..

En réalité, certains jeunes rencontrés — principalement les garçons — évoquent bien de premiers visionnages précoces, d’abord ponctuels, et avec des motivations propres aux sociabilités de la fin du primaire/début du collège : garder la face auprès de camarades expliquant avoir déjà regardé une vidéo porno, « aller voir ce que c’est » qu’un rapport sexuel (là où les [rares] séances d’éducation à la sexualité euphémisent souvent ce dont il s’agit réellement), « rigoler » entre amis à l’occasion de navigations internet suscitant un peu d’adrénaline au vu de l’interdit parental et social à contourner pour accéder à des sites pour lesquels il faut affirmer « avoir plus de 18 ans ». Ces premiers visionnages sont rarement réguliers, et ils ne le deviennent pour les garçons qu’au cours des années collège, en lien avec une pratique croissante et légitimée au sein de leurs sociabilités de genre : la masturbation.

Les adolescentes accèdent plus tardivement à ces contenus et sont moins nombreuses à développer un visionnage régulier. Elles sont par ailleurs moins à même d’en parler avec leurs pairs, ce qui s’explique en grande partie par une socialisation à la sexualité centrée sur les relations affectives, là où les garçons s’initient à la sexualité autour de l’expérience individuelle du désir[3]M. Bozon, « Autonomie sexuelle des jeunes et panique morale des adultes », Agora Débats/Jeunesses, n° 60, 2012., dans un univers de représentations (notamment dans les médias grand public) où la « masturbation pornographique est alors posée comme une évidence masculine[4]F. Vörös, Désirer comme un homme. Enquête sur les fantasmes et les masculinités, 2020. ». Dans notre enquête, les femmes expliquent pour la plupart avoir accédé aux contenus pornographiques soit précocement et « par accident » (une vidéo transmise par un tiers par exemple, un popup pornographique sur un site web, etc.), sans que ces visionnages ne s’accompagnent de masturbation, soit plus tard, via leurs partenaires sexuels (avec des visionnages en préliminaire de rapports sexuels), ou à l’occasion d’une découverte plus tardive d’usages similaires à ceux des garçons (visionnage intime de contenus pornographiques comme support de masturbation[5]Entre 1992 et 2023, la part des femmes s’étant masturbées au cours de la vie est passée de 42,4 à 72,9 %, là où la proportion d’hommes est passée de 82,8 à 92,6 %. Voir A. Andro, … Continue reading). De manière générale, l’enquête montre que la routinisation du visionnage de contenus pornographiques se construit au cours de l’adolescence, à un moment d’expérimentation sexuelle liée à l’approche supposée des premiers rapports sexuels. Il importe donc de distinguer une exposition « enfantine » à la pornographie, ponctuelle et généralement liée aux contournements d’interdits parentaux, et des pratiques adolescentes liées à la découverte de l’autosexualité.

Panique générationnelle et impensé
des pratiques adultes

Ce premier constat invite à questionner la spécificité d’internet, présenté comme le lieu d’un risque d’exposition accrue à des images violentes, influençant négativement la sexualité.

Là où les générations passées accusaient le minitel rose[6]C. Pasqua craignait, autour de la diffusion du « minitel rose » que « les enfants tombent sur des trucs absolument déments » (Le Monde, 7 mai 1987). et les cassettes pornographiques échangées et cachées au tréfonds des chambres d’adolescents, internet apporterait à présent son lot de représentations faussées, violentes, sexistes, et expliquerait une supposée plus grande violence du rapport des jeunes à la sexualité.

Toutefois, le mouvement #Metoo et ses déclinaisons en matière de dénonciation de l’inceste, des silences qui ont pesé dans la société sur les comportements sexistes et violents des hommes dans le passé, éclairent d’un jour différent ce clivage générationnel. Le regard sur les violences pourrait aisément s’inverser et mettre en cause une génération d’adultes nourris par un sexisme structurel et une acceptation des violences, là où les plus jeunes semblent plus nombreux à développer une réflexion sur le consentement ainsi qu’un rapport critique aux images. L’enquête SEXI montre, par exemple, en lien avec la culture de l’image développée dans cette génération, que les jeunes rencontrés sont conscients du caractère construit des vidéos, du fait qu’il y a des coupes, des acteurs.

Les données récentes fournies en France par l’autorité de régulation des médias (Arcom) sont éclairantes : si les jeunes garçons de 12-13 ans sont nombreux à accéder aux contenus « pour adultes » sur internet et à y passer, en moyenne, environ une heure par mois, les plus grands visionneurs de ces contenus sont en réalité… leurs pères, soit les hommes de 35 à 49 ans[7]Arcom, « La fréquentation des sites adultes par les mineurs », mai 2023.. Une jeune femme rencontrée durant l’enquête SEXI raconte que la découverte, durant son adolescence, dans l’historique de navigation de l’ordinateur familial partagé, de contenus pornographiques vraisemblablement regardés par son père, l’a conduit à lui faire découvrir les vertus de la navigation privée…

La focalisation sur les pratiques sexuelles des jeunes et les effets des contenus pornographiques sur l’entrée dans la sexualité maintient dans l’ombre les pratiques adultes. Les mouvements féministes récents, la mise à l’agenda de la lutte contre le sexisme, le harcèlement sexuel, le viol, l’inceste, invitent à questionner le caractère vertueux d’une sexualité adulte qui n’a certes pas forcément été nourrie de contenus numériques, mais qui a été construite dans un contexte de légitimation des violences sexuelles, de faible éducation à la vie affective et sexuelle et d’absence de réflexion sur les médias sexuels.

Comprendre la multiplicité
des usages sexuels d’internet

Au-delà des seuls contenus pornographiques, d’autres usages sexuels d’internet sont parfois compris comme constituant une menace dans le sillage de ces contenus pornographiques, à l’instar des échanges de nudes (photos dénudées) entre jeunes sur des messageries instantanées, de la facilité d’accès à des sites facilitant des activités de prostitution des mineurs, ou des pratiques de harcèlement sexuel, sexiste, homophobe, transphobe sur les réseaux sociaux. Internet apparait comme un support de violences perpétrées entre et à l’encontre des plus jeunes qui ont pu être accélérées par la facilitation des communications produites par internet. Notre enquête montre une réflexivité des adolescents face à ces usages : la conscience des risques, la mise au point parfois malheureuse de stratégies pour limiter les risques de harcèlement, la prise de conscience progressive, au cours de l’adolescence, des limites d’une exposition de son intimité en ligne, mais aussi la conscience d’une trop faible régulation des violences numériques par la société, parfois d’un manque d’actualisation de l’éducation à la vie affective et sexuelle.

« Notre enquête montre une réflexivité des adolescents face aux usages d’internet. »

L’enquête SEXI montre aussi le développement, par les jeunes, d’usages d’internet qu’ils et elles présentent comme une ressource importante, à l’instar des groupes d’autosupport pour les jeunes aux sexualités ou identités minoritaires (jeunes gays, lesbiennes, bi ou trans par exemple), mais aussi pour ceux victimes de harcèlement au collège ou au lycée et trouvant sur des plateformes de discussion en ligne des pairs ayant vécu des expériences similaires. De même, internet a pu constituer, pour certains des jeunes rencontrés, le lieu de découverte de contenus féministes à même de faire évoluer leurs représentations et pratiques de la sexualité, rappelant qu’au fond, internet n’est que le reflet du rapport de la société à la sexualité : traversé par les violences, ancrées bien au-delà des seuls clichés pornographiques, mais aussi lieu de développement de contenus plus émancipateurs.  

Notes de bas de page

Notes de bas de page
↑1 Y. Amsellem-Mainguy, A. Vuattoux, Les jeunes, la sexualité et internet, 2020. (https://injep.fr/publication/lintimite-et-la-sexualite-en-ligne-a-ladolescence-2/).
↑2 Réalisation d’entretiens avec 66 jeunes de tous milieux sociaux.
↑3 M. Bozon, « Autonomie sexuelle des jeunes et panique morale des adultes », Agora Débats/Jeunesses, n° 60, 2012.
↑4 F. Vörös, Désirer comme un homme. Enquête sur les fantasmes et les masculinités, 2020.
↑5 Entre 1992 et 2023, la part des femmes s’étant masturbées au cours de la vie est passée de 42,4 à 72,9 %, là où la proportion d’hommes est passée de 82,8 à 92,6 %. Voir A. Andro, N. Bajos et al., « Contextes des sexualités en France, ANRS, Inserm, SPF, premiers résultats », 2024.
↑6 C. Pasqua craignait, autour de la diffusion du « minitel rose » que « les enfants tombent sur des trucs absolument déments » (Le Monde, 7 mai 1987).
↑7 Arcom, « La fréquentation des sites adultes par les mineurs », mai 2023.