L’enquête internationale Talis (OCDE) est formelle : les enseignant·es en FWB sont parmi celleux qui travaillent le moins ! Le temps de travail total moyen des enseignant·es à temps plein dans le premier degré dans une seule école secondaire (donc pas dispersé sur plusieurs écoles) serait de 34 heures par semaine, donc même pas 38 heures[1]www.talis-fwb.uliege.be/cms/c_7338035/fr/talis-fwb !
Sachant que la durée moyenne de temps d’enseignement renseignée par les participant·es à l’enquête est de 21 heures, cela laisse donc 13 heures par semaine pour tout le reste : préparations, corrections, réunions avec les parents, les collègues et d’autres acteurs, les formations, le rangement de la classe, la lecture de nouveau matériel, etc. Faut croire que lors de l’enquête en 2024 les enseignant·es en FWB étaient à la pointe de l’usage de l’IA et lui fourguaient tout le boulot. Et les enseignant·es du degré supérieur qui osent encore protester contre une si légère augmentation de leur temps de travail. Scandaleux !
On pourrait y voir une solution pour lutter contre les inégalités : si chaque enseignant·e d’une école en ISE 6-20 consacre les 4 heures manquantes pour arriver à ses 38 heures à une école en classe ISE 1-5, on pourra avoir beaucoup plus de moments de coenseignement. Allez, toustes, une demi-journée pour l’égalité scolaire !
Rêve à part, ce qui est scandaleux, c’est l’utilisation de chiffres sortant d’une telle enquête dans le débat public, et surtout par la ministre, pour justifier une politique d’augmentation d’heures face classe. Selon l’enquête, il y a une variation dans les réponses, avec un écart-type de 13, signifiant que (si certaines conditions statistiques sont remplies), 68 % des enseignant·es consacreraient entre 21 heures (sic !) et 47 heures à leur travail pour l’école. En se disant que les 32 % restant ne peuvent raisonnablement pas se trouver à beaucoup moins de 21 h, on risque donc d’avoir plutôt plus de monde vers le haut que vers le bas. Même si on estime que l’enquête donne des résultats vraiment représentatifs du corps enseignant (ce dont je doute, vu les chiffres), on aura donc une part non négligeable des enseignant·es largement au-delà des 38 heures par semaine. L’utilisation de la moyenne cache donc des réalités très différentes.
Dans la revue d’un syndicat d’enseignant·e allemand (la GEW), je viens de lire un article sur une étude menée par des chercheurs dans la ville de Brême[2]www.gew-hb.de/aktuelles/detailseite/denn-sie-wissen-was-sie-tun. Ils sont partis des 55 (sic !) tâches identifiées dans le statut des enseignant·es de la ville et en ont sorti huit : donner cours, corriger, surveiller, se former, participer à des conférences, s’informer, documenter son propre travail et l’évolution des élèves, conseiller élèves et parents. Pour chacune des tâches, ils ont pris une estimation basse de temps de travail nécessaire, validée par des experts de terrain. En ajoutant encore un peu de temps pour des déplacements, ils arrivent à un total sur l’année de 1 743 heures, sur un total légal là-bas de 1 780. Cela veut donc dire que pour les plus de 40 autres tâches, dont notamment la préparation de cours, il resterait un total sur l’année de 37 heures. Impossible donc.
Ce qui est intéressant et directement transposable à la FWB, ce sont deux éléments qu’ils mettent en avant. Tout d’abord, ils listent une série de phénomènes qui ont augmenté la charge des enseignant·es ces dernières années : l’individualisation de la société, les inégalités croissantes, la digitalisation, une inclusion décidée par en haut sans que les enseignant·es ne disposent des moyens pour l’intégrer dans leur quotidien, une augmentation du nombre d’élèves de type Daspa, etc. Ensuite, ils relèvent que leurs résultats démontrent en fait une illégalité dans les temps de travail imposés aux enseignant·es. Illégalité qui explique pourquoi les politiques, que ce soit à Brême ou en FWB, bloquent, avec tant de force, un relevé objectif des temps de travail réels. Parce que le seul résultat pourrait être que l’État doit engager plus d’enseignant·es !
« Une institution qui profite d’une main-d’œuvre habituée à prester du travail non payé. »
Ignorer le problème crée un cercle vicieux qui mène à plus de malêtre, plus de burnouts ou simplement de ras-le-bol, renforçant ainsi la pénurie. Et puisque j’écris ceci un 8 mars, je ne peux m’empêcher de rappeler que dans le premier degré du secondaire, 70 % des enseignant·es sont des femmes et 86 % dans le primaire. Quand on sait qu’aujourd’hui encore les femmes s’occupent de 60 % (au moins) des tâches ménagères[3]urls.fr/ja_Vrz, on peint l’image d’une institution qui profite d’une main-d’œuvre qui est habituée à prester du travail non payé. Dans ce contexte, il est intéressant de noter que les chercheurs de Brême ont aussi interrogé des enseignant·es dans le cadre de leur étude. Celles-ci expriment une insatisfaction en face de l’impossibilité de remplir l’ensemble des attentes exprimées par leur employeur. Mais, au lieu d’identifier le problème structurel de l’inadéquation du temps accordé par rapport aux tâches demandées, elles perçoivent des manquements personnels comme étant la cause.
Bonne journée internationale des femmes !
Notes de bas de page