J’ai connu trois salles des profs. Trois points communs et trois différences… À quoi ça tient ?
Du côté des points communs : il y fait trop froid à mon gout, la vaisselle sale s’entasse, c’est un lieu où on se lâche à propos de personnes absentes (collègues, parents, élèves, direction, PO, gouvernement…), on y voit très peu les travailleurs de l’école qui ont des statuts dévalorisés (personnel de nettoyage, concierge) et on y passe beaucoup de temps à chercher des outils pourtant nécessaires au quotidien d’un prof : des ciseaux, une perforatrice, une agrafeuse.
En dehors de ces points communs, les trois salles des profs que j’ai connues se distinguent : on ne se lâche pas à propos des mêmes personnes, on y entend plus ou moins d’horreurs, le lieu est plus ou moins convivial.
Dans la première école où je suis engagée, l’ambiance semble irrémédiablement mauvaise au sein de l’équipe. Heureuse de débarquer dans un environnement très féminin après avoir connu un environnement dominé (dans tous les sens du terme) par les hommes, je déchante vite.
La salle des profs est un espace peu fréquenté. Les instits mangent pour la plupart dans leur local de classe seules ou avec une ou deux collègues dont elles sont plus proches. Des bandes se forment. Bandes qui suscitent les fantasmes et la paranoïa de celles qui n’en font pas partie.
De façon générale les absences, nombreuses au sein de l’équipe, suscitent le fantasme. Les collègues absentes ont tous les torts qu’on peut leur trouver, elles servent de défouloir et ce d’autant plus que leur absence s’allonge. Il faut dire que, comme les instits présentes reçoivent dans leurs classes les élèves répartis des absentes, faisant monter le nombre d’élèves par classe et compliquant beaucoup le travail pédagogique, l’empathie pour les absentes ne va pas de soi.
Les absences des collègues sont tellement fréquentes que je décide à un moment de changer les choses pour soigner l’accueil des répartis : il y a deux élèves responsables de cet accueil, nous réservons des tables et des chaises pour eux, nous discutons en Conseil de coopération des activités que nous pouvons leur proposer en fonction de leur âge. Cela reste difficile certains jours, surtout au cœur de l’hiver, quand personne n’a vraiment envie d’être là et les « répartis » encore moins, qui doivent vraiment peiner à trouver du sens à leur présence à l’école…
La (non-) gestion des absences de collègues affectent donc durement nos conditions de travail. Conditions de travail qui sont au cœur des discussions, mais sans que cela ne dépasse jamais le stade de la plainte. On bosse, on se plaint, on rentre chez soi, le lendemain on recommence. Faute d’arriver à produire des discussions constructives, mon activité syndicale balbutiante se limite à des affichettes et des messages écrits à la va-vite sur le tableau.
Les concertations, nos réunions d’équipe hebdomadaires, sont à pleurer. Public captif, ordre du jour imposé par la hiérarchie (donc jamais en phase avec nos besoins), aucune régulation de la parole : celle qui parlera le plus fort aura l’oreille de la direction.
Nouvelle école, et une différence de taille : la directrice nous oblige à manger dans la salle des profs. Cette ingérence me choque. Je comprends vite que c’est le prix à payer pour une ambiance raisonnablement bonne au sein d’une équipe qui, sans cela, se replierait sur le connu, le déjà vu. « Jamais seul·e à l’école », nous dit Jacqueline Triguel[1]J. Triguel, Étincelles pédagogiques, Libertalia. , « le sentiment de solitude nous frappe pourtant régulièrement, tout comme la tentation de nous refermer sur nous-mêmes, dans le cocon de notre classe, qu’il soit agréable ou étouffant ». Or ce cocon est aussi intellectuel.
Donc, dans cette salle des profs, on apprend à se connaître, les instits primaires parlent aux instits maternelles. Il y a des moqueries parfois ou même des clashs, notamment entre travailleur·ses que je perçois comme socialement très éloigné·es. Une collègue se moque d’une autre qui refuse de boire son thé dans un gobelet en plastique à cause des substances toxiques. Mais au moins on se connait. On partage des joies et des malheurs. On parle enfants, bouffe, pédagogie parfois, conditions de travail bien sûr. À y repenser, cette convivialité a permis que les moments de travail collaboratif, toujours imposés par la hiérarchie, soient plus constructifs, basés sur des rapports plus honnêtes.
La réforme du travail collaboratif nous donne d’ailleurs l’occasion de repenser ensemble nos réunions d’équipe (dans le primaire, on partait d’une situation tellement contrainte que, globalement, la réforme a créé des espaces de liberté). Petite révolution, l’ordre du jour est affiché dans la salle des profs et tout le monde peut y ajouter des sujets.
J’atterris dans une école secondaire dont le projet pédagogique fait la part belle à la transdisciplinarité. C’est tout bête, mais cela implique que les gens travaillent ensemble. Qu’ils s’aiment ou pas, ils doivent dépasser leurs différences pour collaborer. On se chamaille, on se critique, mais ensuite on se remet au boulot. On se reconnait des qualités, même quand on se déteste. La salle des profs est un local qui bourdonne, rarement vide, plein à craquer sur le temps de midi. Quand on se lâche, c’est principalement à propos des élèves à la suite d’une séance de cours difficile, et il y a souvent quelqu’un pour écouter attentivement, nuancer le propos ou renvoyer la discussion vers un lieu qui pourra l’accueillir et en faire quelque chose. D’ailleurs, l’équipe est atteinte de réunionite aigüe. Les profs courent littéralement dans tous les sens et après le temps. Il y en a toujours pour réclamer plus de temps pour parler de ceci ou cela, pour enlever des mains de la direction telle ou telle tâche qu’on préfère assurer collectivement. L’épuisement guette, c’est le revers de la médaille. Les tableaux débordent de messages concernant le boulot ou des invitations festives et culturelles. L’activité syndicale est faite d’assemblées qui, bon an mal an, débouchent sur de petites actions collectives.
Je suis convaincue que si dans cette école, on respecte un peu mieux les élèves qu’ailleurs, c’est d’abord parce qu’elle est un lieu de coopération entre adultes. Préparer ensemble un cours, une évaluation, une communication aux parents… c’est grâce au travail partagé qu’on peut s’offrir les un·es aux autres un regard critique, parfois salvateur, sur nos pratiques excluantes, élitistes, improductives, sur nos manières de prendre en compte, ou pas, les inégalités entre élèves. J’ai vu des collègues devenir un peu moins racistes, un peu plus ouverts à la différence. J’ai changé aussi et j’ai affuté mes arguments. Le collectif soutient et accompagne, mais d’une certaine manière, il faut aussi lui rendre des comptes, notamment sur ce qu’on fabrique avec les élèves.
« Ce qui crée cette atmosphère, c’est le fait de produire ensemble. »
Il y a des agencements qui créent de la distance. D’autres qui créent des rapprochements. Pas l’harmonie ou l’absence de conflits ; plutôt un cadre où les conflits peuvent (doivent) se parler. Les profs de cette école n’ont, au départ, rien de particulier. Ce qui crée cette atmosphère, c’est le fait de produire ensemble quelque chose, de se regarder le faire, d’en parler avant de s’y remettre. Il y a bien un projet pédagogique qui défend certaines valeurs, mais si les gens ne sont pas amenés à travailler ensemble, même un projet pédagogique qui ressemble à un pamphlet de gauche radicale restera juste un papier avec des mots dessus.
Notes de bas de page
| ↑1 | J. Triguel, Étincelles pédagogiques, Libertalia. |
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