Qui fait la vaisselle ?

La salle des profs est le centre névralgique du travail collectif de notre école alternative à pédagogie nouvelle et nous y avons souffert d’un problème aussi aigu que chronique : le désordre.

Enthousiasmant de mettre sur pied un projet innovant et explorateur. Quand l’invention devient une nécessité, les idées bouillonnent. Cette effervescence laisse pas mal de stigmates, en particulier dans la salle des profs : feuilles éparses autour de la photocopieuse, boites de matériel mélangé sur la table, fonds de café dans des tasses abandonnées, panneaux et affiches en chantier, sacs de tissu, frisbee et ballons trainent sur le sol. Pouvant apparaitre comme des négligences, elles sont surtout les marques réjouissantes d’un travail en cours. Mais, cette énergie débordante consacrée à la création est épuisée au moment de ranger. Et le travail devient vite impossible sans rangement régulier. L’entretien ne peut plus se faire dans de bonnes conditions si les tables et le sol sont encombrés, les souris s’installent. Côté cuisine, en fin de semaine, une pile d’assiettes et des tasses sales encombrent l’évier : qui fait la vaisselle ?

Cette question finit par se poser dans toute collectivité plus ou moins horizontale. La vaisselle et le rangement n’ont pas la cote, on se dispute mieux les tâches plus valorisantes avec un fort potentiel de reconnaissance et de créativité. Pourtant, on le sait, ce travail doit être fait et, dans une école, ce n’est pas celui du personnel d’entretien.

« Le tas de vaisselle est le signe qu’aucun fonctionnement n’est institué pour la gérer. »

Les trois premières années passent sans qu’on s’en soucie trop. Entre autres parce que l’équipe change et s’agrandit, que les priorités sont nombreuses et ailleurs. Quelques collègues s’y mettent à tour de rôle, l’évier se vide et se remplit par épisodes. Un moment, une femme de ménage méticuleuse compense notre désordre en faisant la vaisselle, mais ce n’est pas son boulot. La vaisselle réapparait toujours. Elle est à la fois symptôme d’un débordement d’activité, conséquence d’une infrastructure insuffisante, signe qu’aucun fonctionnement n’est institué pour la gérer. Et ce fonctionnement, dans une bande de profs qui collabore au quotidien, mérite selon moi d’être collectivement institué.

Individuel ou collectif ?

Nous sommes loin d’être d’accord sur cette question dans l’équipe. Une autre question circule souvent en filigrane des discussions : mais qui laisse trainer ses tasses à café ? Qui est derrière cette vaisselle accumulée ? Impossible à élucider dans un groupe de septante profs. Étant donné qu’on travaille beaucoup en équipe, qu’on se réunit souvent, les parts de responsabilité sont plus diffuses. On monte cinq tasses et une théière pour la réunion : qui les redescend ? Celui qui les a apportées ? Ceux qui en ont bu ? Chacun sa tasse ? Et la théière ?

Certainement que l’un ou l’autre collègue soigneux ou méthodique ne laisse jamais rien trainer. Ce sont plutôt ceux-là qui réclament plus d’autodiscipline individuelle. Mais, la rhétorique individualiste est-elle valable sachant qu’on profite tous de l’ébullition collective ? Dans une école où on mutualise les préparations de cours n’est-ce pas cohérent de mutualiser la gestion de la vaisselle ? Peut-on dire que le désordre est un dommage collatéral inévitable du bouillonnement et de la créativité ? Notre travail au quotidien nous prouve que la production collective malgré la complexité du processus est plus riche et permet à tous d’économiser du temps et de l’énergie. Nous parvenons à partager la gestion de notre travail professionnel et pas la gestion de nos logistiques personnelles qui y sont liées.

Le directeur finit par demander au personnel d’entretien de ne plus compenser et il enjoint les profs à être plus ordonnés, il jette régulièrement à la poubelle des tas d’affaires après un délai de sommation. Le désordre augmente, l’injonction ne change rien à la situation. L’idée est de ne pas ranger pour faire plaisir à ou pour obéir à, mais le faire parce qu’une organisation a été instituée collectivement et que je prends une place dans le groupe en y participant (principe de pédagogie institutionnelle[1]Lire le TRACeS 264 « Responsabilités en PI ».).

Matérialisme

La sixième année, notre conseil des profs se réorganise autour de GT (groupes de travail) créés autour des besoins de l’équipe et du plan de pilotage. Nous formons un GT qui choisit de plancher sur le rangement de la salle des profs pour l’améliorer et chercher une solution collective. Avec comme posture de base de ne pas chercher à ce que le problème du rangement ou de la vaisselle se règle, mais qu’il se régule.

Pour la vaisselle, on a d’abord envisagé l’aspect purement matérialiste : un seul robinet pour laver et distribuer de l’eau dans une salle des profs où une soixantaine de personnes mangent et boivent quotidiennement, se font quarante cafés sur les quinze minutes de récré ? C’est trop peu. Même avec de la bonne volonté, c’est impossible qu’il ne reste pas des tasses à café en fin de récré et, étant donné que des réunions sont organisées tous les temps de midi, c’est compliqué d’y parvenir aussi au bout de ce temps-là.

Nous en discutons avec le concierge responsable des aménagements, mais comme des travaux se profilent, ce n’est pas le moment d’ajouter un évier ou une fontaine à eau. On décide d’organiser le dépôt provisoire des tasses puisqu’il est inévitable. Notre première action a été de proposer des bacs de vaisselle sale provisoire. Ils étaient placés à côté de l’évier avec le panneau : « Je dépose ici provisoirement ma tasse sale parce que je la laverai plus tard, promis ! » Le conseil est aussi donné de ranger sa tasse sale dans son casier si le temps manque pour la laver.

Mais, la vaisselle souffre aussi d’un blocage logistique. Il manque d’armoires pour ranger les tasses et d’essuies propres : les égouttoirs ne désemplissent plus. On a rédigé une petite affiche pour expliquer le mode d’emploi des égouttoirs et armoires. Démarrer frontalement avec un tableau de charges pour débarrasser les tables et faire la vaisselle chaque fin de journée ? C’est une possibilité et c’est un fonctionnement collectif pertinent, mais nos horaires changent toutes les trois semaines et nous n’avons pas envie de pointer du doigt des collègues qui se seraient inscrits et n’auraient pas fait. Nous faisons d’abord passer un petit sondage au conseil : seriez-vous prêt à participer à un tour de charges ? Pensez-vous que le système de bacs temporaires fonctionne ? Quelles sont vos pistes ?

Comme une majorité de collègues se déclare prête à faire une vaisselle de temps en temps, nous lançons une affiche reprenant les différentes tâches (faire vaisselle, vider égouttoir, ramener tasses sales, nettoyer comptoir) et celui qui a le temps fait une de ces actions quand ça se met, puis inscrit son nom sur la feuille pour visibiliser le travail qui est fait. Ce fonctionnement est encore en test, d’autant que le GT est passé à d’autres mains et d’autres cerveaux cette année.

Reconnaissance et créativité

Nous avions la légitimité de nous exprimer en Conseil sur l’état de la salle commune. Nous avons emmené dans notre sillage d’autres groupes, comme celui dédié à l’affichage qui a installé des cartes mentales murales, des panneaux durables et structurants pour la pièce comme pour les infos qui doivent si souvent être partagées dans une école. De nouveaux meubles ont aussi été construits par l’atelier techno.

Une action décisive a été d’instaurer des moments de rangement collectif. Dix minutes en musique toutes les trois semaines environ, le vendredi après nos Conseils de profs et trente minutes en décembre et juillet. Trente minutes à septante, c’est comme 35 h de rangement d’une seule personne, c’est phénoménal.

Nous avons exercé notre créativité et trouvé de la reconnaissance liée au rangement, la tâche s’est trouvée valorisée. La preuve en est qu’une nouvelle équipe de profs s’est réemparée du GT cette année. En un an, une meilleure gestion des lieux s’est amorcée à coups de petites actions. C’est loin d’être fini. D’ailleurs, j’ai cours et je viens de terminer mon café : où vais-je mettre ma tasse ? 

Notes de bas de page

Notes de bas de page
↑1 Lire le TRACeS 264 « Responsabilités en PI ».