Dans ma classe de sixième, les élèves font un chef-d’œuvre. Se pose la question de l’autonomie…
Les sixièmes sont regroupés avec le directeur et quelques titulaires. On est là pour définir ce que c’est le chef-d’œuvre dans notre école. Les enfants font un tas d’hypothèses : un travail qui nous passionne, un projet complexe, mais réalisable, du dépassement, une manière de laisser une trace de son passage dans l’école… Nous donnons alors la définition du dictionnaire Robert :
La première, par son aspect grandiose et parfait, n’est pas ce que nous recherchons.La deuxième nous intéresse. Au Moyen-Âge, le chef-d’œuvre permettait aux compagnons de montrer leur savoir-faire. Nous adapterons cette définition en insistant sur le fait que le chemin importe plus que le résultat.
Comment accompagner chaque enfant pour qu’il puisse trouver son idée de chef-d’œuvre ? Le choix du sujet est essentiel afin d’éviter démotivation, dépendance aux adultes, absence d’une réalisation concrète ou infaisabilité du projet dans le cadre d’une école ou pour un enfant de cet âge. Pour guider les enfants, notre premier outil est celui des tamis : une succession de questions que les enfants doivent se poser sur l’idée de leur chef-d’œuvre.
« Ce n’est pas de manière autonome que l’on devient une personne autonome. »
Réalisation — création
Ai-je formulé mon idée en commençant par un verbe d’action ? Il ne s’agit pas seulement d’une recherche sur un sujet qui intéresse l’enfant, mais d’une réalisation par laquelle il pourra montrer qui il est et ses compétences.
Yannick adore les bateaux et aime bricoler. Il propose de créer la maquette d’un catamaran.
Métier
À quel métier puis-je raccrocher ce que je veux faire ? Cette question permet de mieux cerner l’angle d’attaque.
Émile est passionné de skateboard, il pourrait être constructeur de skate ou skateur réalisant des figures lui-même. Ces deux propositions touchent à des métiers différents et impliqueront des compétences différentes pour sa réalisation.
Passion
Est-ce que ma proposition de chef-d’œuvre touche à l’une de mes passions ? Ai-je déjà une expérience suffisante pour pouvoir montrer ce que je sais faire ? Une année de travail permettra aux enfants d’approfondir leurs compétences déjà acquises et de les faire vivre dans une œuvre sans partir de zéro. Cette question invite aussi chacun à questionner sa motivation pour tenir le sujet durant une année.
Ugo propose de construire un clapier. Il n’a jamais réalisé ce genre de construction, mais est passionné par le bien-être animal et a déjà aidé son papa à réparer des clôtures et le toit d’une cabane.
Possible à l’école
Nous faisons le choix que ce travail se fasse (presque) uniquement à l’école. Les adultes de l’école feront le maximum pour ouvrir le champ des possibles que ce soit pour l’espace, le matériel, etc. Parfois, nous devrons refuser certaines idées.
Isaline fait du théâtre en dehors de l’école. Elle est amenée à réfléchir comment mettre en avant ses compétences sans compter sur une troupe autour d’elle. Elle choisira de jouer une scène seule en trouvant des stratégies pour faire vivre elle-même d’autres personnages.
Défi
Il est important que les enfants se donnent un défi : un chef-d’œuvre est une œuvre capitale et difficile.
Léonie veut être pâtissière et a déjà pas mal d’expérience en gâteau. Elle décide de se lancer dans le trompe-l’œil.
Un deuxième outil consiste à récolter des exemples. Ils sont amenés à trouver en image, en audio, en 3D, sur internet ou dans la vie des exemples et contrexemples de ce qu’ils souhaitent réaliser et d’argumenter leur sélection. Cela nous permet de comprendre mieux ce qu’ils ont dans la tête.
Après ces deux semaines de réflexion, chacun a un titre de chef-d’œuvre.
Nous souhaitons sortir du piège qu’il faut d’abord apprendre théoriquement avant de passer à l’action. Durant une semaine, la vie de la classe laisse toute la place à l’expérimentation. C’est l’occasion de tâtonner (organisation, planification, récolte du matériel, manipulation des outils, différents essais…). Réussites et échecs sont au programme. Notre rôle est de mettre à leur disposition les outils pour qu’ils gardent des traces : prendre des photos, filmer, compléter un journal de bord. Fort de ces expérimentations, chacun repartira avec des questions qu’elles soient mathématiques (comment construire des murs avec de vrais angles droits ?), littéraires (quelles sont les règles d’écriture d’un manga ?), historiques (comment assemblait-on un meuble avant l’utilisation des vis et des clous ?), artistiques (comment dessiner le corps de mon personnage en mouvement ?), techniques (comment solidifier mon circuit de billes pour qu’il ne s’effondre pas sur lui-même ?), chimiques (pourquoi mon gâteau a-t-il débordé du moule pendant la cuisson ?)…
Les livres, les vidéos, les visites sont autant de ressources à utiliser pour répondre à ces questions. Nous privilégions la rencontre avec une personne-ressource. Les parents sont invités à donner un coup de main pour aider à trouver cette personne, prendre contact, organiser le rendez-vous et garder des traces. Bien sûr, les ressources et le temps seront aussi donnés aux enfants à l’école.
Durant une dizaine d’heures éparpillées sur plusieurs semaines, lecture, écoute et prise de notes sont au cœur du travail. Chacun enrichit son dossier de recherche en fonction de ses rencontres, de ses découvertes, que ce soit en dessinant, en écrivant, en complétant tableau, graphique ou ligne du temps. L’expérimentation continue en parallèle pour un nombre d’heures équivalent.
Quand Léonie aura compris le rôle de la levure dans la pâte du gâteau, elle sera invitée à retenter l’expérience en variant ce paramètre afin de mieux l’observer.
Il est temps de se préparer et de préparer des supports de présentations et de répéter pour être capable de mettre en valeur tout ce chemin parcouru, en osant parler de ce qui était difficile, des échecs, de la manière dont on les a dépassés ou pas, des questions qui restent en suspens, des possibles pas encore essayés. Chaque enfant fera une première présentation à un public de l’école (3e maternelle à 6e primaire). Il n’est pas rare que lorsqu’un enfant sort de sa présentation, nous le trouvions grandi, muri comme si un cap était passé. Ce chef-d’œuvre est un parcours, un rite de passage. Lors de la Foire aux chefs-d’œuvre, chaque enfant de 6e tiendra un stand pour mettre en valeur sa réalisation. Les enfants des autres classes, mais aussi les familles et les amis
seront invités à cette matinée de fête.
L’autonomie, c’est faire des choses par soi-même. Il est donc essentiel que chaque enfant choisisse son chef-d’œuvre parmi ses compétences.
L’autonomie permet de prendre ses propres décisions. Du choix du sujet à la présentation, chaque étape sera source de questionnements et chaque choix posé peut être considéré comme un pas vers l’émancipation de l’enfant.
L’autonomie permet à un enfant de devenir de plus en plus indépendant. Trouver son matériel, l’avoir dans les temps, trouver des solutions quand ce qu’on a prévu ne fonctionne pas, essayer, se tromper, réussir, recommencer. Tout ceci est le propre du tâtonnement expérimental.
L’autonomie, c’est la capacité à être responsable de ses actes. Dans le cadre de son chef-d’œuvre, il est l’auteur de ses choix et de ses actions. Il vit l’expérience de la responsabilité de ses actes ainsi que le lâcher-prise, le droit à l’erreur, mais aussi le sentiment de fierté.
Ce n’est pas de manière autonome que l’on devient une personne autonome. Ce parcours se fait dans le cadre d’une classe coopérative où enfants et adultes travaillent ensemble, dans un milieu sécurisé et bienveillant. Les émotions et les difficultés sont accueillies. Enfants et adultes font preuve de créativité pour chercher les aides nécessaires, hors de l’école (comme les personnes-ressources qui partagent leur expertise ou les parents qui viennent aider en classe pour la lecture, la sécurité, etc.) et dans l’école (les collègues qui rencontrent les enfants qui coincent, qui apportent du matériel ; la direction qui participera à l’évaluation des présentations ; la secrétaire qui accompagnera un enfant pour faire son interview ou les enfants des autres classes qui testeront un jeu inventé ou s’engageront à devenir les complices d’une caméra cachée). Mon rôle est un défi à l’image d’un équilibriste entre cadre et souplesse, encouragement et serrage de vis, vue d’ensemble et souci du détail, rythmes et chemins variés et liberté et autonomie.