Couler un bronze

Dans les séries policières, les duos de flics, complémentaires et diamétralement opposés mènent l’enquête et trouvent toujours la solution. Qu’en sera-t-il de ces deux enseignants, Mathilde et Arnaud, après la découverte d’un étron devant leur chalet ?

Comme tout bon inspecteur, Arnaud a consigné les faits et les témoignages dans un petit carnet beige. Lui et sa collègue nous racontent.

On est partis une semaine avec cent-vingt-cinq élèves de deuxième secondaire pour les premières classes sportives de l’école. Les élèves étaient répartis en cinq chalets. Deux adultes les encadraient et dormaient avec eux.

Le quatrième jour, on revenait de l’activité VTT. Seule une partie des jeunes nous avait accompagnés, on avait déjà eu pas mal de blessés et d’incidents disciplinaires à gérer, nous ne voulions pas les obliger tous à venir. Transpirants, mais de bonne humeur, à notre arrivée, à 15 heures 30, on constate qu’il y a du brouhaha.

Lucien qui jubilait est venu dire à Arnaud que tels élèves de telle chambre avaient jeté un caca par la fenêtre. Et trois filles sont venues dire horrifiées à Mathilde qu’elles avaient été forcées de ramasser un étron sous les fenêtres du chalet. C’est une dame d’ouvrage qui l’avait vu, elle a dit : « Vous, vous allez ramasser ça. » C’est aux garçons que la dame s’est adressée, mais ce sont les filles qui l’ont fait…

Début de l’enquête

Les filles nous confient avoir vu des garçons s’introduire dans le bâtiment par une fenêtre restée ouverte. En pénétrant dans le gite, qu’est-ce qu’on voit dans la cuisine ? Deux énormes traces de boue : des empreintes de chaussures… Le matin, on avait fait de la spéléologie.

15 h 30, on prend à part les trois filles. Elles sont un peu embarrassées de nous avouer qu’elles sont également rentrées dans le chalet. Elles nous citent Karim, Ali et Gaston qu’elles ont vu rentrer, tous de la même chambre. Elles nous disent s’être pris la tête avec eux, car ils ne voulaient pas ramasser la crotte alors qu’elle était littéralement sous leur fenêtre.

On avait : un étron, la photo des empreintes et le témoignage des trois jeunes filles.

Lorsque la réalité dépasse la fiction

Armés de ces éléments, on a convoqué les six garçons de cette chambre. Au fil de la semaine, on avait pu distinguer trois meneurs et trois suiveurs. Deux d’entre eux nous avaient confié qu’ils se sentaient mal et voulaient rentrer. Malik, lui, était venu à l’activité de l’après-midi, nous ne le considérions pas comme suspect.

On demande : « Que s’est-il passé ? » et on leur dit que les filles les ont vu rentrer dans le gite. « C’est possible que ce caca est passé par la fenêtre, il a volé », nous dit Ali. On sent qu’il ne prend pas du tout les choses au sérieux et on durcit le ton. « Ah, mais ça se peut quand même, ça pourrait arriver et que quelqu’un est un peu malade et hop », rétorque-t-il. « Non, ce n’est pas possible, les fenêtres sont hautes, ce n’est pas par hasard que ce caca se retrouve là en ayant volé. »

Les élèves n’ont pas compris notre intention, on ne voulait pas à tout prix un coupable, on voulait savoir de quoi il en retournait. Ils sont partis dans des détails tout en levant la main, en s’écoutant et en respectant tous les codes qu’on avait imposés. « Le caca, il était en deux parties : il y avait un long côté et un petit côté. » « Moi, j’ai touché le long côté. » Un dialogue d’extraterrestres, complètement absurde…

D’où venait cet étron, qui l’avait fait, qui l’avait envoyé par la fenêtre ? Pas de réponse. Mais, petit à petit…

« D’où venait cet étron, qui l’avait fait, qui l’avait envoyé par la fenêtre ? »

Rafik qui s’était cassé le bras la veille était KO, il réalise que durant son sommeil, quelqu’un a déféqué dans une valise à 30 cm de lui. Ali revient sur sa version : « Ok, j’ai un peu exagéré, en fait, il y a quelqu’un qui a eu un problème. » Gaston, la mâchoire un peu tremblotante dit : « Bah oui, j’ai eu un problème la nuit et donc j’étais pas bien et donc j’étais là dans mon lit et c’est arrivé tout seul, le caca devait sortir de mon anus et donc je savais pas quoi faire et donc au final, il y avait cette valise et hop, c’est arrivé là. »

Il s’avère que cette valise, c’est celle de Malik. On lui demande si son bagage a été sali. « Non non ! J’avais tout protégé, j’avais mis du papier de toilette partout. » « Donc, Gaston t’a dit qu’il devait faire ses besoins et toi tu es allé aux toilettes vite chercher du papier ? Il ne pouvait pas t’accompagner ? » « Non, j’avais prévu bien avant parce que Karim m’avait dit wouallah, je vais chier dans ta valise. Est-ce que c’est demain ? Est-ce que c’est dans la semaine ? Est-ce que dans c’est dans dix ans ? Mais je vais chier dans ta valise wouallah ! »

Élémentaire, mon cher Watson

Le caca est à Gaston : il a eu une fuite médicale. La valise est à Malik. Les menaces avaient été proférées mardi par Karim. Il apparait que Malik et Ali s’étaient entraidés pour évacuer l’étron par la fenêtre. Les restes du papier qui tapissait la valise étaient encore dans la poubelle à côté de nous.

À les entendre, il n’y avait pas de coupable, car personne n’avait d’intention préméditée. Pendant tous ces échanges, les déclarations des uns et des autres étaient notées dans le petit carnet beige.

On avait régulièrement parlé à Malik, on sentait bien que ça n’allait pas bien pour lui. Ses médicaments avaient été cachés, alors qu’il est diabétique. Son portefeuille avait disparu puis réapparu, mais sans les dix euros qu’il contenait. Malik est souvent la victime, mais il n’accuse jamais les autres. On lui a proposé de changer de chambre ou de gite, mais il a toujours dit non. Il cherchait l’acceptation de ce groupe avec lequel il voulait être. Il minimisait les choses : « Non, j’ai perdu mes médicaments. Non, c’est moi qui ai égaré mon portefeuille. Les dix euros ? C’est moi qui les lui ai donnés. »

Rafik, le bras dans le plâtre, restait très neutre, il était fatigué, il n’en pouvait plus. Il n’arrêtait pas de dire : « Mais allez-y, dites la vérité. » Chris pleurait parce qu’il voulait rentrer. Comme ils n’ont encore que 13, 14 ans, ils ont des réactions spontanées face aux versions des autres qui les incriminent : « Qu’est-ce que tu racontes ? Non ! », et des réactions non verbales qui nous ont permis de trouver la vérité : Ali, Gaston et Karim étaient responsables de ce qui s’est passé. On les quitte en leur disant : « Sachez-le, il va y avoir une sanction, mais on va en discuter entre professeurs. »

Une sentence tombe

Nous discutons à deux pour voir ce qu’on allait communiquer aux collègues. Avant le départ, on avait convenu qu’on se partagerait tout, mais dans les faits, on ne leur avait pas dit que ces élèves avaient séché la première activité du soir. On s’était dit, c’est le premier soir, on laisse couler. Mais, on se sentait en difficulté avec ces autres faits à charge. On a décidé de plaider pour une exclusion de Karim, de Gaston et d’Ali à la soirée
dansante.

On savait qu’une partie du reste de l’équipe allait nous encourager à appeler les parents pour qu’ils viennent les chercher. Mais, il était 18 heures, il fallait s’occuper d’organiser la soirée. Encadrer trois parents venant chercher trois élèves aurait grandement perturbé l’encadrement des 122 autres. On a décidé, de façon un peu autoritaire : « Voilà, ils ont fait ça, nous on propose ça. » Avant le voyage, le seul critère de renvoi immédiat était « la mise en danger des autres ou de soi-même ». Ça a été un peu tendu entre nous. Heureusement, on a été sauvé par une collègue, Dorien, qui a dit : « Moi je veux bien m’en occuper et ne pas participer à la boum. »

L’équipe a décidé de rencontrer la chambrée. On ne convoque pas Rafik parce qu’on le considère comme un témoin. On rencontre d’abord Chris et Malik, on les voit comme victimes, trop influençables. On leur demande de se tenir à carreau et on les prévient que certains faits de la semaine seront sanctionnés de retour à l’école. « Allez vous préparer, vous pouvez aller à la boum. » On dit aux trois autres qu’on a passé la semaine à les surveiller, que cette dernière histoire vient enfoncer le clou et qu’ils sont exclus de la soirée. Puis, on va manger.

En appel de la sanction

Les élèves punis ont un sentiment d’injustice. Ali avait prévu une tenue de soirée : « Tout, mais pas ça ! Je préfère un jour de renvoi, mais je veux aller à la boum. » On n’est pas prêts à négocier, la sanction est tombée, on s’y tient.

Après le repas, ils demandent à nous reparler. On n’est pas très pour, car on a déjà leur consacré une heure et demie, à deux, puis en équipe. Pendant ce temps-là, les autres élèves ont été laissés en autonomie. Finalement, on accepte. Des collègues voulaient se joindre à nous, mais on refuse, cela s’est passé dans notre chalet, on va gérer. Ils nous disent : « C’est totalement injuste que Malik ne soit pas exclu de la boum, il était dans toutes les magouilles de la semaine. Gaston, il a juste eu une fuite, il n’y pouvait rien. Karim, il n’a fait que prononcer une menace. Malik, lui, a pris le caca et l’a jeté par la fenêtre. Ce n’est pas pire ? Ali, il n’a pas fait plus que Malik et il est aussi privé de soirée. »

Avant de les rencontrer, on avait repris notre petit carnet beige. On relit que Gaston avait fait pipi sur les tongs d’Ali, qu’ils se sont battus pendant la spéléologie, qu’ils ont fait une bataille de nourriture dans la cuisine lors du premier repas, du bruit jusqu’à 3 h du matin. Plus on passait la liste en revue, plus on se rendait compte qu’Ali, Karim et Gaston étaient dans tous les coups, là où les trois autres pas. Malik était plus souvent la victime, Rafik se tenait à l’écart et Chris aussi.

Il y avait beaucoup de bêtises et de gestes violents entre eux, mais ils nous demandent de ne pas en tenir compte, car c’étaient juste des jeux entre eux. Mais même en faisant abstraction de ça, ils ont quand même été violents avec d’autres élèves, étranglé un gamin, lancé une pomme de pin à la tête d’un autre. Gaston a dissimulé son GSM au lieu de nous le remettre. On se dit qu’on est déjà sympas de juste les exclure de la soirée. Le reste sera traité au retour à l’école.

On est inquiets pour Malik, on a entendu des menaces proférées « Tu vas voir ce soir ». On lui propose à nouveau un changement de chambre, mais il campe sur ses positions.

On retrouve les jeunes dans leur chambre. On leur lit tous les faits notés, on pose la question à Malik s’il assume y avoir participé, il répond oui, alors qu’on sait pertinemment qu’il était influencé et qu’il n’en était pas l’instigateur. Comme il maintient son « oui », il est, lui aussi, privé de soirée. On a vu à sa tête que c’était dur à encaisser, mais il a choisi l’inclusion dans ce petit groupe, il a décidé de donner sa loyauté à la bande. Sans doute que se jouait là quelque chose pour le reste de l’année, pour sa réputation dans l’école. Bilan : quatre élèves exclus de la boum et surveillés de près par Dorien.

Réactions du groupe

On n’a pas vraiment eu le temps de communiquer avec l’ensemble des élèves. C’était la dernière soirée. Tout s’est enchainé avec les derniers préparatifs, les élèves ont été happés par la boum et le lendemain, ils étaient fatigués, on devait tout nettoyer et être dans le car à l’heure. On n’est pas revenus dessus, mais nous n’avons pas l’impression que la sanction soit apparue comme trop sévère. Les élèves exclus faisaient souvent régner un climat de tension, d’agressivité et du fait qu’ils n’étaient pas là, la soirée a été paisible.

Même les exclus semblaient apaisés, ils savaient qu’ils avaient fait des choses pas bien, mais ne contestaient plus la sanction.

Les filles de notre chalet, celles qui avaient ramassé la crotte, ont vraiment été bien. Elles étaient dans une espèce de compréhension : « Oui, on comprend qu’on n’est pas les mêmes et c’est bien aussi qu’ils soient avec nous. »

Pendant que les garçons faisaient leurs bêtises, d’autres, dans la chambre d’en face, jouaient de la musique avec une clarinette, une batterie portable et une guitare qu’ils avaient apportées, ce n’était pas le même délire ! Des classes vertes sous le signe de l’hétérogénéité.

Motivation des inspecteurs

Mathilde : « Ce qui m’a poussée à aller jusqu’au bout de cette enquête, c’était la recherche du ou des coupables. Quelqu’un jette un étron par la fenêtre, ce n’est pas normal que ce soit une dame de ménage qui doive le ramasser, ou ici, en l’occurrence, les jeunes filles. Il y a quelqu’un qui n’en a rien eu à faire et qui ne s’inquiète même pas de qui va devoir nettoyer. Je voulais qu’il y ait une sanction. J’espérais une prise de conscience par les élèves que ce n’était pas OK, d’où l’envie de savoir exactement qui avait fait quoi pour être sûre que la sanction soit adressée à la bonne personne. »

Arnaud : « Je reconnais que je me suis fait prendre au jeu parce que dès le début on a été très théâtral, on a annoncé un moment d’instruction, une enquête étayée par la photo des empreintes sur le plan de travail. Je suis là avec mon petit carnet où j’ai été noté le témoignage des filles, les heures, les dires de chacun.

Je n’ai jamais vu ces élèves aussi solennels et aussi sérieux qu’à ce moment-là. Et c’était un peu fascinant. Et puis ça nous a permis de détricoter un tas de trucs de la semaine parce que c’était quand même mystérieux ce gamin qui devait prendre son insuline et ne la trouvait pas, qui perdait ses affaires tout le temps, ce portefeuille qui avait disparu. Au fur et à mesure de l’enquête, tous les éléments de la semaine se sont réimbriqués les uns dans les autres comme un petit Rubik’s cube et j’avais envie d’aller plus loin, de savoir ce qui s’était passé, de tout comprendre. Et donc une réaction entraine une autre question qui en entraine une autre et petit à petit le voile se lève. C’est comme si on avait ouvert une porte et qu’on revivait toute notre semaine à reculons. C’était vraiment intéressant.

Et ces gamins qui de prime abord niaient tout ou minimisaient : “Ah bon, on ne savait pas que l’activité était obligatoire.”, “Ah non, c’est pas nous.” Avec l’enquête, ils ont commencé par admettre des choses, à ne plus minimiser. Et j’ai trouvé que c’était très apaisant. C’était la première fois que j’avais l’impression d’avoir une prise sur eux, ils prenaient conscience de leurs actes, ils réalisaient le sérieux de la situation et qu’il y avait des conséquences à leurs actes. Pour une fois, j’avais l’impression d’avoir une petite prise sur eux.

On avait créé le cadre, ce côté hyper policier, scientifique. Et donc eux ils ont voulu rentrer dans cette tonalité. Au début, ils se moquaient de nous. On les a bien calmés et ensuite, ils sont devenus hyper sérieux, solennels. En fait, il y avait une forme de beauté à tout ça. »