Yass’ le DZ

Un ratage pédagogique bien embarrassant. Cette année, qui se termine bientôt, j’ai beaucoup pensé à Yasser. Ça ne semble pas l’avoir beaucoup aidé. Mes exhortations, remarques et sollicitations pédagogiques, toujours, comme il se doit, professionnelles et dépassionnées, lui auront surtout permis de devenir un mauvais élève.

À un moment, je me suis rendu compte que Yasser ne comprenait vraiment rien en maths. C’est quand j’ai vu qu’il ne connaissait pas les doubles, et qu’il ne comprenait même pas vraiment le sens de ce concept. J’ai été étonné, ça me semblait facile, il me semblait qu’il aurait dû l’apprendre il y a déjà deux ans (il a huit ans). Je me suis étonné à voix haute devant lui. Plus tard, j’ai retrouvé un mot par terre, un des mots que les enfants utilisent normalement pour déposer des propositions au Conseil : « Yasser ne connait pas les doubles. »

J’avais prêté insuffisamment d’attention à ces difficultés en mathématiques, car Yasser s’agitait tout le temps. Je trouvais le spectacle assez effrayant. Yasser se contorsionnait, son visage grimaçait, il mordait dans des stylos jusqu’à les casser, tapait sur la table de façon répétée… je pensais à ces films d’horreur où la créature s’apprête à sortir du corps torturé du personnage, je croyais voir la danse de Saint-Guy d’un personnage curieux du Moyen Âge. Ce n’était pas seulement qu’il remuait tout le temps, comme tous les autres enfants : lui le faisait insupportablement, il paraissait souffrir physiquement.

Quand il frappait la table, je lui demandais d’arrêter. Poliment, avec la distance requise, le respect que l’on doit à toutes les formes d’humanité… Et puis, plus sèchement et avec moins d’explications la trentième fois. Alors, le message, sur le fond, ressemblait davantage à : sois normal, quoiqu’avec plus de mots.

Il me semblait que je ne pouvais pas faire autrement, quand il tapait frénétiquement sur la table, que de lui demander d’arrêter de faire du bruit. C’est que je suis garant des apprentissages des autres. Mais, c’est pour moi aussi. J’en avais marre.

Un os à ronger

Bien sûr tout un tas d’adaptations pédagogiques avaient été mises en place, et non des moindres. J’avais reçu le conseil curieux de donner à Yasser un os en plastique à ronger. On m’avait suggéré de remplacer sa chaise par un ballon-sauteur, mais j’avais décliné. Lui m’avait demandé de sortir pour courir. Pour le travail, un petit groupe d’écriture collective d’histoires avait été constitué. Je l’avais inscrit, un peu contraint, au Pacte (des heures d’aide supplémentaire après l’école ; il séchait). Mais, pour le corps, il me semblait qu’il suffisait surtout de faire confiance à la forme scolaire : il s’y ferait. Ce qui a été le cas, en partie : problème du corps, réglé. Restait le reste.

« Je suis bien obligé de dire des choses comme écoute, travaille… »

J’essayais en vain de faire comprendre à Yasser la notion de double avec des petits cubes tandis que lui continuait à écrire 1 + 1 = 1 sur son cahier. Je ne savais pas trop quoi faire. Je suis bien obligé de dire des choses comme « écoute », « travaille », « c’est raté c’est raté ». Avec plus de mots, certes, mais ça revient à ça. Le contrat : c’est raté c’est raté. La ceinture : c’est raté c’est raté. Etc.

Une fois Yasser a écrit un texte : « J’aime pas l’école parce que je suis nul. » « C’est vrai qu’en maths, c’est assez compliqué, lui ai-je dit. Mais tu écris de chouettes textes. »

Jusqu’alors, je ne savais pas très bien ce qu’il pensait de la situation.

Quand on s’énerve, ça rate toujours

Un souci, c’est que j’ai commencé à avoir l’impression que Yasser ne s’intéressait pas au savoir. Il ne veut pas apprendre, me suis-je dit. Il n’écoute pas les choses intéressantes qu’on raconte. Il me l’a dit tout benoitement : « Je n’écoute pas parce que ça ne m’intéresse pas. » Pire, il donne l’impression d’être content, je le vois souriant. Quand on ne sait pas, on ne devrait pas être content de soi. Dans la cour, il volette tel un oisillon (il court légèrement sur les orteils, ce qui me donne cette impression, il semble s’envoler à chaque pas). Son cahier est régulièrement raturé, des pages sont arrachées. En particulier, il a arraché toutes celles du carnet de vocabulaire pour le transformer en un carnet personnel, sur la première page duquel il a écrit : « Yass’ le DZ[1]Djazaïr, l’Algérien. ».

Un jour, on fait une sortie scolaire et les enfants comme d’habitude quand on sort n’écoutent rien. Au retour, je croise le visage souriant de Yasser. Je l’engueule fort. « Montre ton cahier aux autres si tu es si fier de toi ! » À quoi j’ajoute les exclamations de rigueur : « travaille pas ! », « écoute pas ! », « c’est raté c’est raté ! » Effectivement.

Après ça, c’est plus vraiment ça. Je n’y arrive pas plus et lui encore moins.

Je et un autre

Lors du dernier Conseil, un enfant a mis un mot dans la boite : « Le prof et un gro con ». Parfois, parfois. Les autres enfants disent : « C’est Yasser. » Ce n’est pourtant pas lui, ce n’est pas son écriture.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
↑1 Djazaïr, l’Algérien.