Pratiques d’alphabétisation populaire

Quand le pédagogique — comment enseigner? — n’est plus un problème au quotidien, on peut mettre d’autres choses au travail : comment créer une pédagogie réellement émancipatrice en alphabétisation? Formatrice en alpha depuis trente-quatre ans, j’ai décidé de laisser aux apprenants le choix de quoi apprendre et comment.

Cette année, dans mon groupe, il y a dix-septpersonnes. Certains viennent six heures, d’autres vingt-deux heures par semaine. On fonctionne en entrées et sorties permanentes, avec des apprenants de tous niveaux, de débutant à plus avancé, à l’oral et à l’écrit, des francophones, des non-francophones, des demandeurs d’emploi et des non-demandeurs d’emploi.

Je n’arrive pas en disant : « Bonjour, je viens vous donner la formation. Voilà ce qu’on va faire aujourd’hui. » Je discute de la formation avec les apprenants. On prend nos pauses ensemble, on discute de nos vies, de ce qu’on a fait le weekend… On vit et on construit la formation ensemble.

Projets individuels, projets collectifs

Les apprenants établissent leur fil rouge en fonction de leurs besoins et attentes : pourquoi et pour quoi ils viennent, ce qu’ils veulent apprendre, les étapes pour y arriver. Les amener à préciser leur objectif prend un peu de temps, mais cela permet à chacun d’avoir un objectif final. C’est alors à moi, en tant que formatrice, de mettre en place les étapes pour qu’ils y arrivent. Une fois que j’ai les étapes en tête, je vois les apprenants individuellement et on organise ce qu’on va faire. Par exemple, si l’un d’eux a pour projet le permis de conduire, on part des différents chapitres du livre Feu vert pour le permis de conduire, on pense ensemble les étapes de travail.

Un apprenant est arrivé avec l’objectif d’acquérir une belle écriture en cursive et de savoir écrire vite. S’entrainer à la graphie, c’était important pour lui. Maintenant, quand quelqu’un arrive dans le groupe, il lui montre ses cahiers, tout fier : « Regarde avant, regarde après. » Désormais, je le pousse à faire autre chose, mais on a dû passer par cette étape pour qu’il soit prêt à sauter le pas.

On formalise le travail individuel au minimum trois à quatre fois par an, et en fonction des besoins. Les deux étapes de formalisation qui prennent le plus de temps sont l’entrée en formation et l’évaluation finale de juin. Pour établir les étapes, quand ils sont plusieurs à avoir le même projet, je les mets par tables et je les laisse réfléchir à ce dont ils ont besoin pour le mener à bien. Si on ne part que de mes représentations ou que des leurs, ça ne marchera pas ; il faut confronter les deux.

Chaque séquence de travail comporte un grand temps en collectif suivi d’un temps individuel, en commençant par le fil rouge. Les objectifs collectifs sont construits sur ce qui est commun dans les objectifs individuels. Cela donne du sens à ce que nous faisons en collectif, et aussi au partage du travail. Si un apprenant, par exemple, a comme projet de s’entrainer à taper à l’ordinateur et d’apprendre à mettre en page, c’est lui qui prendra en charge la formalisation du travail réalisé dans le cadre des projets collectifs. Quand on travaille en groupe, je lui donne mon PC et c’est lui qui est à la manœuvre.

L’évaluation mensuelle permet à chacun de se situer par rapport à ses apprentissages, mais aussi par rapport à ce dont il a besoin, à ce qui va et ne va pas dans ce que je propose en tant que formatrice. S’ils n’ont pas fait le travail prévu, on en discute lors de l’évaluation. On réfléchit au pourquoi et on cherche des pistes.

Tout ce qui est collectif se travaille le matin et ce qui est individuel l’après-midi. On a installé la salle en U et ils sont assis par affinité, sauf quand on travaille en sous-groupes, où ils sont regroupés par projets. Je ne suis pas toujours au même endroit, je n’ai pas de bureau.

Les thèmes des projets sont par exemple : travailler sur les élections, lire un article de presse, envoyer un sms. L’envie d’apprendre est un point de départ, mais il y a une discussion à avoir. Par exemple quand ils disent « on veut apprendre à lire l’actualité », on se questionne sur « quelles pratiques de l’actualité avez-vous aujourd’hui ? » Ils ont ainsi constaté que souvent, ils ne savaient pas ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. On a décortiqué cela, on a travaillé l’actualité orale, écrite, les news sur Facebook, le journal Le Soir... Ils apportent des pistes et j’ouvre en apportant aussi des propositions.

Les projets communs dépendent aussi des urgences. En début d’année, tous les apprenants du groupe ont été convoqués au syndicat pour une séance d’information concernant les nouvelles normes de contrôle des chômeurs. C’était la panique. Alors, forcément, on a travaillé là-dessus. On est tombés d’accord sur le fait que j’accompagnerais l’un d’eux pour avoir moi aussi des informations. Pendant ce temps, les autres travailleraient sur leurs objectifs individuels. Ce jour-là, ils étaient tous dans le local avec des choses à faire. Après les séries de convocations, chacun a mis à plat ce qu’il avait retenu de sa séance. On a décortiqué.

Outils

Les objectifs de chacun et les objectifs collectifs sont donc établis à l’entrée en formation. J’ai également mon fil rouge. Je sais très bien ce que je vais travailler en collectif et quelles sont les étapes que je vais suivre. Quand il s’agit de lire un article de journal par exemple, je suis au clair avec ce qu’il faut faire, dans quel ordre, comment on va travailler…

Mes priorités ne sont pas forcément les leurs. L’année dernière, ils avaient demandé d’apprendre à « écrire en français correctement ». On s’est demandé « de quoi a-t-on besoin pour écrire en français correctement ? » Leurs réponses étaient différentes de ce que j’aurais dit, mais on a travaillé collectivement et individuellement à partir de ce qu’eux avaient dit, en tenant compte de l’hétérogénéité des niveaux.

Pendant et après chaque projet, on utilise la roue de l’alphabétisation populaire, un outil mis au point par Lire & Écrire1, pour évaluer et mettre à plat tout ce qu’ils ont appris avec ce projet. La roue permet d’analyser et de rendre visibles les ressources mobilisées pour parler, écouter, lire, écrire, résoudre des questions mathématiques en lien avec ce qui aura été mis au centre, c’est-à-dire le projet de la personne et/ou du groupe. Elle donne du sens à la formation.

On utilise la roue pour cibler les activités et faire des liens. On voit tout ce qu’on peut apprendre, travailler à travers les différents projets individuels et collectifs.

Soigner l’ambiance

Comme on fait des évaluations constantes, qu’on est un groupe où on peut tout remettre en question, quand quelque chose ne va pas, on le dit. On utilise l’entrainement mental2, qui oblige à se poser des questions : on interroge le contexte, le pourquoi, l’objectif, le comment, et pas seulement de son propre point de vue, mais des points de vue de toutes les personnes concernées. L’aménagement des tables ne leur convenait pas parce qu’elles étaient trop serrées. Le café était juste derrière quelqu’un, ça créait des tensions. Alors, on a réfléchi à comment réaménager le local pour qu’il n’y ait plus de tensions.

Il y a pas mal d’accrochages dans le groupe parce que les apprenants collaborent et ne sont pas toujours d’accord. Parfois, on s’arrête et on remet tout en question. En deux ans, j’ai changé cinq fois de dispositif pédagogique, ce n’est pas une blague ! Mais ce n’est pas moi qui change, c’est simplement le contexte, le pourquoi ou le comment. Si, à un moment, j’arrive et que ce qu’on va faire est très clair dans ma tête, que je sais pour quoi on va le faire, mais que les apprenants ne voient pas le sens, ça ne sert à rien de continuer, ça coincera forcément.

Ce n’est pas un groupe Bisounours. Il y a des problèmes de racisme, des moqueries, des problèmes d’hygiène, mais à partir du moment où le contexte de la formation est établi et qu’on se questionne sur pourquoi on est là, on se rend compte qu’ils viennent tous pour la même chose. Ils ont tous les mêmes blessures, parce qu’on se moque d’eux parce qu’ils ne savent ni lire ni écrire, parce qu’ils n’ont pas de boulot, parce qu’ils sont obligés d’être là, que l’accompagnateur du Forem leur a dit qu’ils devaient venir…

On ne fait pas de charte. Une charte, ce sont des mots et on ne met pas tous la même chose derrière les mots. « Se respecter les uns les autres », on est tous d’accord. Mais se respecter, c’est quoi ? Ne pas se moquer ? On peut tous à un moment donné faire un poil d’ironie. Si on creuse pour chaque mot, on est partis pour un an. Des conflits dans les groupes, deux personnes qui manquent de se taper dessus, ou un coup de poing sur la table, ça arrive, et une charte n’y changerait rien, c’est l’émotion qui prend le dessus. Que fait-on de l’émotion, une fois qu’elle est retombée ? Soit rien, et ça devient une construction mentale négative, soit on empêche que ça le devienne, mais ce n’est pas avec une charte sur le mur qu’on y arrivera.

Oser se lancer hors des sentiers battus

Dans les formations, les freins viennent de la peur de se lancer et du fait qu’on recherche un cadre sécurisant. C’est comme si, par exemple, après avoir suivi la formation ECLER sur la démarche émancipatrice3, je n’osais pas me lancer tant que je n’avais pas une salle exactement comme sur le plan qu’on nous a donné, avec tous les ordinateurs, la petite plante verte, deux formateurs, huit apprenants, que je n’ai pas tout bien préparé, tout lu, alors qu’il faut faire des aménagements et oser se lancer. Il n’existe pas de méthode qui ne doive être aménagée, il faut toujours faire en fonction des personnes qu’on a en face de soi, de qui on est en tant que formateur ou formatrice, du local, du groupe qu’on a…

1 http://www.lire-et-ecrire.be/Balises-pour-l-alphabetisation-populaire
2 Pour en savoir plus, lire le TRACeS numéro 227 Entrainement mental !
3 Sur la méthode ECLER, voir Noël Ferrand, « ECLER, une démarche émancipatrice », dans le Journal de l’alpha  145, 2005 (www.lire-et-ecrire.be/ja145) ; Libre d’écrire, film réalisé par Christian Van Cutsem 2017 (en prêt au Cdoc du Collectif Alpha