En classe, dans un stage de formation, en maison de jeunes, dans un centre d’accueil… bref dans n’importe quelle situation éducative, la Pédagogie institutionnelle recommande l’usage des responsabilités.
Les responsabilités font intrinsèquement partie du collectif qui se construit, qui s’institue. Elles en constituent même l’armature principale, le dispositif principal d’émancipation. Parmi toutes les petites institutions pour contrer la grande Institution, elles en sont la principale. On insiste habituellement, avec raison, sur son fonctionnement pratique, mais son fondement philosophique et éducatif importe également.
Toutes les Institutions sociales et éducatives : école, hôpital, hôpital psychiatrique, prison, centre d’accueil, orphelinat, home pour personnes handicapées ou âgées… ont la volonté de très bien s’occuper de leurs usagers, de répondre à tous leurs besoins, de les prendre complètement en charge. Dans ce cadre, il y a ceux qui éduquent, qui soignent, qui réinsèrent…, ce sont les responsables. Des responsables donc qui s’occupent des non-responsables. Ces responsables sont majeurs et les usagers sont mineurs ou privés de leur majorité, pourrait-on dire, au sein de l’institution, c’est-à-dire de leur responsabilité.
« Ces institutions croient pouvoir émanciper l’autre tout en le rendant objet de sa sollicitude. »
Une anecdote vécue révélatrice : dans une école secondaire, la demande des élèves de dernière année de pouvoir disposer d’un local qu’ils gèreraient de manière autonome leur a été refusée, y compris par des enseignants qui confiaient pourtant leurs enfants à ces mêmes élèves lors de camps de jeunesse pendant les vacances. Ce n’est pas ici une irrationalité de ces enseignants qu’il faut voir, mais au contraire une logique et une cohérence institutionnelle imparable.
Cette situation est évidemment terriblement paradoxale : ces institutions chargées de favoriser l’émancipation des usagers (au sens juridique, passer de l’état de mineur au statut de majeur) les considèrent à priori comme des mineurs, des irresponsables et espèrent par leur prise en charge les faire accéder à la responsabilité (morale et juridique) tout en ne leur accordant jamais de responsabilités dans la vie de l’institution. Ces institutions croient pouvoir émanciper l’autre tout en le rendant objet de sa sollicitude.
Toutes ces institutions installent ainsi un dispositif d’inégalité (Jacques Rancière) qui rappelle à tous ceux qui le vivent (responsables et non responsables) ce qu’ils ont vécu et comment ils l’ont vécu lors de leur petite enfance et de leur dépendance physique et psychique à leurs parents. L’inconscient prend dès lors une grande place dans la façon de revivre cette situation d’infériorisation.
Responsable, c’est-à-dire pouvant répondre à et devant répondre de. Reconnu donc pouvant répondre, capable de répondre à un besoin du groupe, à une demande, à une proposition. Mais, aussi comme devant répondre de ses actes dans ce cadre, le groupe lui imputant la responsabilité de l’exercice de cette réponse à.
Par l’usage des responsabilités, la Pédagogie institutionnelle installe au contraire un dispositif d’égalité : tous capables de participer activement à la vie du groupe et au travail en cours. En proposant la prise de responsabilités, les responsables partagent le pouvoir, renoncent à leur monopole. Le collectif reconnait, à priori, chacun comme capable, égal aux autres, égal au(x) responsable(s) pour l’exercice de cette tâche, reconnait, à priori, chacun comme sujet libre dans l’exercice de son action et responsable de cette action. Pas de responsabilité sans liberté, pas de liberté sans responsabilité. Dans l’Institution, c’est parce qu’ils ne sont pas libres que les usagers ne sont pas responsables.
Ici aussi, le dispositif est paradoxal : les usagers sont supposés à priori, égaux, libres et responsables alors qu’ils ne le sont pas, en tout cas pas dans l’absolu. Mais, c’est en les reconnaissant sujets de leur émancipation, en les reconnaissant égaux, libres et responsables pour l’exercice de tâches utiles au groupe et dans un cadre sécurisant qu’ils pourront s’émanciper.
La responsabilité donnée et prise crée un lien : le collectif confie une tâche à un de ses membres, lui fait confiance et ce membre prend, assume, cette responsabilité, prend confiance. Affirmé capable, il s’affirme capable. Ce faisant, il s’implique subjectivement dans le groupe, il s’engage dans le processus collectif. Il se reconnait et est reconnu comme membre du groupe, partie prenante, indispensable à la vie du groupe.
La prise d’une responsabilité, aussi petite et apparemment insignifiante soit-elle, crée un lien fort, une reconnaissance mutuelle qui permet d’entrer alors dans les autres dimensions de la vie collective, libère des entraves de l’irresponsabilité et permet de grandir, d’apprendre, d’avancer vers la guérison ou l’insertion et l’intégration.
Institution fondamentale en PI, les responsabilités, en pratique, comment cela s’organise-t-il ?
Indistinctement, tout membre du groupe. N’importe quel membre est supposé capable de prendre n’importe quelle responsabilité. Néanmoins, il importe, tant pour le groupe que pour celui qui veut prendre une responsabilité de ne pas laisser courir celui-ci à l’échec. On peut alors demander un coresponsable ou proposer une aide à la responsabilité.
Attention de ne pas spécialiser certaines responsabilités. Que ce ne soit pas toujours des filles qui fassent le secrétariat et des garçons qui président, par exemple ! S’il y a lieu de tenir compte des compétences et des préférences, il est aussi important de considérer la responsabilité comme une occasion d’apprendre aussi.
Tout et n’importe quoi, le plus de responsabilités à prendre, pour autant qu’elles soient utiles au groupe. Responsable des plantes vertes, du local, de l’intégrité des propos, du secrétariat, des archives, de la présidence de séance, de l’affichage mural, du rétroplanning dans le cadre d’un projet, des relations extérieures, de la pause-café…
Les responsabilités sont utiles au groupe et bien souvent aussi, commodes pour l’enseignant, l’éducateur, le soignant… Cela facilite son travail et c’est tant mieux, il peut mieux prendre soin du reste de sa mission. Ce ne sont cependant pas des charges, dans le sens où l’usager ferait une partie du boulot du travailleur (comme effacer le tableau pour l’enseignant, même si cela fait plaisir aux élèves). Le responsable doit être libre dans sa conception de l’exercice de sa responsabilité.
La façon de nommer cette institution est donc importante : responsabilité, métier, ministère… et certainement pas charge, ni même service. L’appellation doit rendre compte de l’importance éducative de cette institution.
C’est au Conseil qu’une responsabilité se prend et se remet. Il est important d’acter la décision. Le PV annonce : « À dater de telle date, un tel est responsable de… » et la passation de responsabilité est importante également et doit être nommée. Une affiche doit être accessible pour savoir qui est responsable à quel moment.
Certaines responsabilités sont provisoires et leur durée est annoncée, par exemple le secrétariat d’une séance. Il est intéressant de faire tourner certaines responsabilités, afin que le plus de monde possible puisse s’y atteler. Certaines responsabilités sont plus durables et peuvent parfois durer tout le temps d’un projet. L’important est d’adapter la durée et de l’annoncer selon le type de responsabilité. Il faut cependant éviter que certains s’installent trop longtemps dans l’exercice d’une responsabilité et exiger une certaine rotation.
Il arrive qu’une responsabilité se prenne hors Conseil au début d’une séance et vaut alors pour la durée de cette séance. C’est le cas lorsqu’on n’a pas prévu (c’est dommage) qui serait secrétaire de cette séance par exemple. Sauf demande explicite, il n’y a alors pas de comptes rendus de cette responsabilité au Conseil.
C’est au Conseil qu’une responsabilité est prise. Une fois cette responsabilité prise, le responsable est libre de la concevoir et de l’organiser comme il l’entend. Il en est l’auteur. Et il peut se faire aider : il est responsable que la tâche soit exécutée, mais il n’en est pas le seul opérateur. Par exemple, le responsable du local peut demander de l’aide pour ranger ou préparer.
Si c’est au Conseil qu’on prend et qu’on passe sa responsabilité ou qu’on la remet sans successeur, c’est aussi au Conseil qu’on rend compte de l’exercice de sa responsabilité, on rend compte et on rend des comptes, puisqu’on est responsable de son action.
Il est donc important de laisser le plus de liberté possible au responsable. Il est libre de s’organiser comme il l’entend. C’est son affaire et il veille à ce que personne ne marche sur ses platebandes, à condition bien sûr que sa responsabilité s’exerce dans l’intérêt du groupe. Ce n’est pas pour cela que le responsable peut se prendre pour un petit chef. Dans ce cas, le Conseil peut mettre des limites à ses prérogatives. À l’inverse, le groupe ne peut non plus exploiter le responsable et se décharger sur lui. Il n’est pas simple exécutant. Il peut déléguer. Enfin, il faut aussi veiller à ce que le responsable ne se fasse pas manipuler par certains membres dans le sens de leurs intérêts et pas l’intérêt général du collectif.