Développer l’autonomie de futurs enseignants préscolaires tout en les formant à développer l’autonomie chez leurs futurs élèves : enjeux, pistes et limites.
Formatrices en Haute École, spécialisées dans la section instituteurs préscolaires, nous formons nos étudiants à développer l’autonomie chez leurs futurs élèves. Cette mission semble à notre portée, elle se révèle pourtant ardue dans la pratique : la plupart de nos étudiants ne sont pas eux-mêmes totalement autonomes. Ils éprouvent, par exemple, des difficultés à lire des consignes sans notre aide.
Notre tâche est donc double : nous devons préparer nos étudiants à développer l’autonomie chez leurs élèves et nous devons leur apprendre à développer une capacité d’apprentissage autonome. Cela implique de développer leur aptitude à prendre des décisions pertinentes de leur propre chef après analyse de situations réelles et complexes, à la fois pendant leur formation et lorsqu’ils seront en fonction.
Un des objectifs généraux du référentiel des compétences initiales est le développement des différents types d’autonomie : affective, motrice, sociale, cognitive et langagière. La littérature souligne aussi l’influence positive des pratiques pédagogiques alternatives où l’élève prend une place active dans son propre processus d’apprentissage et développe ainsi ses capacités d’apprentissage autonome.
Nous nous sommes donc questionnées sur l’intérêt de telles méthodes dans nos pratiques enseignantes et sur les possibilités de transfert que nos étudiants pourraient réaliser dans leurs futures pratiques.
Nous tentons de fonctionner par isomorphisme. Nous engageons nos étudiants à vivre des pratiques où ils sont acteurs, tels que la pédagogie par projet, les situations problèmes et les processus d’(auto)évaluation. Nous soulignons l’importance d’un enseignement explicite, ritualisé où la structure et la répétition sont considérées comme des gestes professionnels essentiels. Notre intention est de maximiser la compréhension des enjeux et des avantages de ces pratiques pour en favoriser le transfert dans leurs futures classes.
Les stages sont un lieu privilégié pour développer l’autonomie de nos étudiants : sur la base de critères d’évaluation explicites et de feedbacks constructifs et réguliers sur leurs pratiques, l’occasion leur est donnée de s’autoévaluer dans le but de s’améliorer. Ils sont ainsi amenés à développer leur aptitude à prendre des décisions pertinentes, à partir d’éléments éclairés, après l’analyse de situations concrètes vécues.
Notre évaluation se base sur la maitrise de chacune des compétences en fin d’année académique et sur la progression de celle-ci au cours des différents stages. Un apprentissage explicite sur l’apport des feedbacks est donné pour que les étudiants mesurent leur importance dans l’optique d’un transfert.
Ces dispositifs visent également à donner un statut positif à l’erreur, à susciter la réflexivité et à donner le temps à l’étudiant d’apprendre à s’observer pour réguler ses pratiques.
Nous ne sommes pas dupes : ce sont des pratiques qui demandent du temps à être intégrées, notamment à cause de l’insécurité vécue par les étudiants lors des premiers stages et à cause du stress de l’évaluation.
Les étudiants soulignent parfois une tension entre d’une part ce qu’ils apprennent en Haute École et d’autre part les réalités et les attentes du terrain en stage. Se pose alors la question suivante : comment aller vers plus de concordance ?
Nous avons donc souhaité interroger des enseignantes de maternelle travaillant dans des écoles à indices socioéconomiques différents, afin qu’elles témoignent de leurs pratiques et des difficultés ou vigilances dans le développement de l’autonomie chez leurs élèves.
Des consensus émergent quant aux gestes professionnels essentiels pour cultiver l’autonomie chez les élèves du préscolaire.
L’aménagement de l’espace classe est un pilier unanimement reconnu. Il doit être accessible, transparent, stable et comporter des repères fixes. Le choix du matériel à proposer aux enfants est également relevé. Il doit être facilement manipulable pour que l’enfant puisse, après apprentissage, « se débrouiller seul ».
« Nos méthodes pédagogiques instaurent souvent un cadre rigide, propice à rendre nos élèves passifs et dociles, entravant ainsi leur progression vers… l’autonomie. »
L’instauration d’une atmosphère sécurisante est cruciale. Encourager un climat où l’erreur est perçue comme un moyen d’apprendre favorise le développement de l’autonomie. Anticiper la journée, la semaine et les intervenants au sein de la classe permet aux enfants de se sentir en sécurité, de minimiser la rupture avec le milieu familial. Il est, en outre, nécessaire de faire preuve de patience et de tolérance : « La réalisation de ces tâches peut prendre beaucoup de temps, il est important d’encourager et de féliciter l’enfant pour son effort, même s’il commet des erreurs » (S.M.). « Il est essentiel d’encourager l’enfant à réaliser lui-même différentes tâches plusieurs fois afin de les automatiser. Mais pour chaque tâche apprise, il est important de prendre le temps de la décomposer en autant d’actions requises afin d’en assurer la bonne appropriation et exécution par chacun des enfants » (C.M.).
Les routines explicites apportent une structure nécessaire au développement de l’autonomie affective des élèves. Des gestes simples (mettre soi-même son manteau, mettre son tablier ou aller chercher son matériel) contribuent à renforcer l’estime de soi de l’enfant et facilitent le travail des enseignants. « Je demande aux enfants d’accomplir des tâches qu’ils peuvent réaliser par eux-mêmes comme prendre son pot de crayons pour réaliser un travail […]. Ces tâches, à leur portée, leur donnent un sentiment de responsabilité et les rendent de plus en plus autonomes. Cela leur donne également un sentiment d’appartenance et de contribution » (S.M.).
« L’un des premiers leviers est le langage. Si les enfants pour qui le langage de la maison se rapproche de celui de l’école comprennent davantage les demandes de l’enseignante, travailler le vocabulaire du quotidien de l’école reste essentiel pour tous. Dès qu’un nouveau mot apparait, comme le nom d’un outil par exemple, il est identifié avec les enfants, pour qu’il devienne familier, et situé dans la classe. Les enfants deviennent, grâce à des répétitions, autonomes pour le comprendre, pour aller le chercher et s’en servir adéquatement. Si cela prend du temps, il est gagné ensuite ! Cette pratique vise à diminuer les inégalités par rapport au bagage initial des enfants, même dans un milieu avec un indice socioéconomiquement élevé » (C.M.). Les enseignantes interrogées s’accordent sur le fait que c’est à elles d’aller chercher l’enfant dans sa langue, de reconnaitre son identité pour le faire entrer dans la langue de l’école. « C’est à nous d’aller les chercher ! » (S.P.).
Les enseignantes soulignent l’importance d’adapter leurs pratiques aux réalités individuelles des enfants accueillis. «Certains enfants ont besoin d’une attention constante et d’une surveillance étroite pour assurer leur sécurité, ce qui rend difficile de leur donner suffisamment d’espace pour les rendre autonomes » (S.M.). D’autres maitrisent déjà certaines clés de l’école, ce qui facilite leur intégration dans la vie scolaire et sociale. L’adaptation au rythme de chacun est essentielle pour garantir le succès de chaque initiative. « Il est important de prendre en compte les difficultés et d’adapter les approches en fonction des besoins individuels de chaque enfant. Une approche bienveillante, encourageante et adaptée à leur niveau de développement peut aider à surmonter ces obstacles et à favoriser l’autonomie » (S.M.).
Bien que cela ne soit pas systématique, les enfants dont les codes de la maison se rapprochent de ceux de l’école auront plus de facilités à comprendre les attentes et les règles collectives (ce qui favorisera plus rapidement leur autonomie) que les enfants les plus éloignés de la culture scolaire.
Elles estiment essentiel d’inclure les familles dans la réflexion sur l’autonomie. Les échanges réguliers sur le sens des pratiques respectives favorisent une compréhension mutuelle et assurent une cohérence pour les enfants. Bien que cela puisse présenter un défi, les enseignants considèrent qu’il est de leur responsabilité d’aller vers les familles, soulignant que les premiers moments sont décisifs.
Être capable d’apprendre de manière autonome est une nécessité incontestable dans nos sociétés contemporaines. Il existe toutefois un paradoxe entre la recherche de l’autonomie et l’obligation de se conformer aux règles sociales et institutionnelles, même à l’École. À notre niveau, ne sommes-nous pas en train de nous persuader que nous favorisons le développement de l’autonomie, alors que nos méthodes pédagogiques instaurent souvent un cadre rigide, propice à rendre nos élèves passifs et dociles, entravant ainsi leur progression vers… l’autonomie.
Nous tenons à remercier Catherine M., Sandrine M. et Sandrine P. pour leurs témoignages.