Quand on réfléchit à l’école inégalitaire en fin de weekend d’écriture, ça donne peut-être ceci…
Mais si ce n’était qu’une fiction…
C’est l’une de ces matinées frisquettes pour la saison qui ont fait la marque météorologique de ce dernier printemps, on est posé dans de grands canapés et on se penche sur le problème de l’école inégalitaire.
Dans mon souvenir, le fauteuil était froid et j’étais fatiguée. La discussion nous animait, on s’y perdait pourtant parfois. Et plus les semaines passent, plus je pourrais dire de ce jour-là, qu’il était automnal. Peut-être parce qu’au moment d’écrire ceci, dans ces journées postélectorales, en me repenchant sur ces instants, les paroles échangées prennent une autre allure, d’autres couleurs. On parlait de vent qui tourne, désormais on approche des tempêtes, elles sont là déjà et ce qui s’annonce a des allures d’hiver. Mais, si mes souvenirs transforment ce que je m’apprête à retranscrire, devrais-je conclure que ce n’est qu’une fiction ?
On a commencé par se confronter aux chiffres, valeur objective par excellence, ce qu’ils racontent fait œuvre de vérité. Si les chiffres parlent indubitablement, on s’est demandé s’il était possible de leur faire dire ce que l’on veut ou est-ce que lorsqu’il s’agit de statistiques, on ne parle plus de fictions ? Le problème n’est pas qu’il y a des faits, mais c’est ce qu’on en fait qui peut poser problème. Les statistiques n’ont-elles pas de ligne politique ? On peut les fabriquer, différencier données et idées. Mais cela ne veut pas dire que tout est relatif, tout n’est pas que croyance. S’il semble évident qu’on se raconte des histoires, peut-on défendre l’idée que l’Histoire ne serait pas un outil de domination ? Il s’agit de comprendre les manières de raconter les histoires pour s’en réemparer.
Quand on dit « l’école renforce les inégalités sociales et ne fonctionne pas », c’est un fait qui arrange certains et d’autres non. Certains ont besoin d’inégalités, qu’elles se reproduisent pour que leur monde perdure. Tandis que d’autres trouvent ça imbuvable, ne supportent pas l’idée d’y participer. Toutes les fictions existent, mais toutes ne sont pas à garder ni à rejeter.
Si je dis « la science de l’éducation dit que les pédagogies actives sont moins efficaces que les pédagogies explicites ». S’agit-il d’une question de récit ?
Le problème du relativisme, c’est qu’il ne permet pas de s’emparer des choses. Nous avons besoin d’enraciner nos réflexions dans des certitudes, ce sont ces convictions qui nous permettent de penser le monde. On sait bien qu’on a tendance à simplifier les complexités du monde, toujours au croisement de récits. Ce qui est problématique, c’est qu’on vit à une époque où tout se transforme en récit. C’est devenu une entreprise à part entière.
Pour discréditer les positions qui ne sont pas les nôtres, on en dénonce les récits.
« Pour discréditer les positions qui ne sont pas les nôtres, on en dénonce les récits. »
Nous n’entendons plus l’échange d’idées, de croyances, de certitudes affublées de doute. Non, nous n’entendons que le récit de l’un qui s’oppose à l’autre sans chercher à se rencontrer, à se confronter. Chacun campant son récit et n’ayant d’autre argument que celui de la fuite face au récit de l’autre. Tu penses comme ça, moi pas, tchao.
Et tous sont pris dans des tensions : relativiser ou militer ; être efficace maintenant ou opérer un levier pour le futur.
Finalement, on sait ce qui fait exister et persister l’école inégalitaire. S’il suffisait de lister : les certitudes inébranlables, les discriminations, le marché de l’emploi, la majorité des films sur l’école, le vécu d’élève de chaque prof qui nourrit l’enseignant qu’il devient, les plus nantis qui bénéficient de la sélection et de l’accès aux meilleures écoles ou emplois, la hiérarchie des disciplines, le quasi-marché scolaire, mais aussi, l’espoir de chacun de s’en sortir individuellement, les intérêts corporatistes, la langue de bois, la supériorité des adultes sur les jeunes, le nombre élevé d’élèves par classe, les devoirs, la remédiation scolaire comme remède, la montée du fascisme, le découragement, les préjugés sur les élèves, le droit de véto des directions en conseil de classe, les filières d’enseignement, les options à choisir, Mc Kinsey, bien respecter la courbe de Gausse, se comporter de manière paternaliste, rejeter la responsabilité sur les parents, sur les capacités cognitives des élèves, sur les profs, l’espoir d’un enseignement sans problèmes et sa vision technique et triste du savoir…
Mais, nous pouvons aussi nous appuyer sur les menaces que nous faisons peser sur les inégalités : ces écoles qui essaient autrement et qui y arrivent, un tronc commun qui permettrait des réussites, donner la parole aux jeunes, les enseignants qui font réussir leurs élèves, l’expérimentation combinée des élèves et des profs, de leurs places, de leurs rôles dans le collectif, l’effet Rosenthal, les groupes de réflexions sur les pratiques, les GASP, la mobilisation des enseignants, les espaces plus égalitaires, les idéalistes qui bricolent dans leurs classes, ceux qui se rassemblent pour trouver d’autres voies, un décret inscription qui régule, la pédagogie institutionnelle, les rencontres entre enseignants, les formations, CGé, le temps long et les récits de pratiques, de démarches, d’expériences, la diffusion de toutes ces TRACeS de ChanGements…