Ce que ça me fait

Autour de « vouloir être aimée » et de « désirer pour l’autre », de « vouloir son bien », « se sentir piégée », comment je me dépêtre avec ce besoin de prendre la bonne distance sans abandonner.

L’ambiance de travail est instable. Mardi en sixième heure, j’instaure un temps que j’appelle « Humeur du jour ». Je souhaite que les élèves s’approprient le vocabulaire des émotions. Je fais défiler des cartes illustrées au tableau. Un élève volontaire mime une carte émotion devant la classe. Cet exercice leur plait. Peu s’exprime oralement sur leur état. Je passe entre les bancs pour vérifier le matériel. Angelo se dirige vers moi. Il s’agenouille, prend ma main et mime un baise-main par surprise. Je suis déstabilisée. Je tente de rebondir et lui demande quel sentiment il mime là. Il bredouille amoureux. Il retourne s’assoir à sa place. Ça fait rire le groupe. Ce moment me touche.

Humeurs et sentiments

Mi-octobre, pendant l’humeur du jour, Joao prend la parole et annonce qu’il doit retourner dans son pays d’origine avec sa famille. Il nous dit qu’il est triste et désespéré. Il aime le groupe, il n’a pas envie de partir. Tim lance : « Être désespéré, c’est pour les filles. » J’interroge : « Le désespoir a-t-il un genre ? » « C’est un débat féministe ça, madame ! » Jusque-là, les élèves étaient réticents aux tâches d’écriture. Je limitais donc les textes et suggérais plutôt des prises de notes sous forme de carte mentale ou de plan. Quand il s’agit de rédiger la carte collective d’au revoir pour Joao, tous s’y mettent.

« Je suis déstabilisée. Je tente de rebondir. »

Le lendemain du départ de Joao, Angelo annonce fièrement en classe : « Joao a mis à la poubelle les photocopies sur le vocabulaire des sentiments », suivi d’un rire moqueur.

Je sens que j’ai besoin d’un soutien pour la discipline avec lui, mais je ne sais pas comment m’y prendre. Plutôt que de le sanctionner pour son comportement, je tente de créer un relai avec l’éducatrice. Elle accepte. Nous nous voyons à trois sur le temps de midi. Dans le couloir, il y a trop de passage, le sous-directeur nous autorise à nous installer dans son bureau. Lui, il sort. Nous trouvons un accord à trois : Angelo ira voir l’éducatrice dès qu’il en aura besoin.

Familier

Il y a trois départs d’élèves dans ce groupe. L’agitation perdure pour Angelo. Il me fait part de son inquiétude d’être dans cette classe calme. Il interroge sur un mot de discipline que j’ai écrit dans son journal : « Madame, c’est plus grave d’insulter ou de frapper ? » Parfois, il ouvre la porte du local où je donne cours quand je suis avec une autre classe. De plus en plus souvent, il utilise un vocabulaire à connotation sexuel dans le groupe : « ma bite », « mes couilles » ponctuent la fin de ses phrases. Ça dérange l’ambiance de travail et des élèves réagissent. Ils disent : « Ça se fait pas. » J’indique que c’est déplacé, que ça ne respecte pas les apprentissages. Mais il ne vient pas pour apprendre. Énervée, un jour, je répète mot pour mot la phrase qu’il a dite avec l’expression « mes couilles » à la fin. Du tac au tac, il dit : « Madame, c’est pas possible pour vous ! Vous êtes une fille, vous n’avez pas de couilles ! » De nouveau, ça fait rire les autres. Je reviens au cours et rappelle les différents registres de langue : familier, courant, soutenu. Je précise qu’à l’école, il vaut mieux éviter le familier et préférer le registre courant ici. Je continue : « couilles » et « bite », c’est du langage familier et ça n’a aucun lien avec le cours. Je crois qu’Angelo le sait. Je sens que je m’emporte plus que d’habitude.

Je m’informe sur les animations prévues cette année : pas de chance, le PMS ne fera pas de rencontre EVRAS avec les 3e, car l’année dernière, ça s’est mal passé. Les allusions au sexuel en classe continuent. J’ai de plus en plus honte. Je ne sais pas à qui en parler.

Toujours lui

Je décide de sanctionner ceux qui viennent sans leur matériel au cours dont Angelo. Il dit qu’il l’a perdu et à la fin de l’heure, il fait part de son constat : « Madame, vous êtes tout le temps derrière moi. Vous êtes la seule à faire ça. Les autres profs, ils me laissent. Je sais que vous voulez mon bien. Vous voulez que je réussisse. L’année dernière j’ai réussi mon CE1D. J’aimais trop la prof. C’est lourd votre cours. J’ai envie de changer d’école. Vous me rendez fou.[1]« Soutenir son désir — ce qui est essentiel et nécessaire — ne revient nullement à désirer à sa place », Cifali, 1994. » Je le rends fou ? Je prends conscience que je ne vois plus que lui dans le groupe : ses bêtises, ses besoins. Il y a le reste du groupe qui insiste sur le cadre, le questionnent, m’aident à tenir le cap. Mais qu’est-ce que je peux faire à ça ? Angelo arrive souvent en retard. La veille d’un jour de grève, il demande si je viens le lendemain. Je réponds que oui. Il demande où j’habite. Jae ne réponds pas. Il s’énerve. Dans le cours, nous n’avançons pas. Les élèves travaillent pour les points du bulletin, mais que retiennent-ils ?

Quelque temps plus tard, il y a un vol de trousse dans la classe. Je ne sais pas qui est l’auteur, personne ne se dénonce. Je finis par penser que ça peut être Angelo. Après quelques recherches, je comprends que j’ai fait fausse route. Je le convoque chez le sous-directeur qui semble lui coller une étiquette de mauvaise élève à la suite du comportement des dernières semaines. Je dis que je suis désolée d’avoir soupçonné Angelo. Ce n’est pas toujours lui qui fait des bêtises. Le sous-directeur a l’air surpris. Angelo entend mes excuses.

Au retour des vacances de Noël, en fin d’heure, il s’approche de mon bureau. Il regarde mon téléphone. « Il est pourri votre GSM, vous voulez que je vous en achète un ? » Je réponds sans trop réfléchir : « Ça ne te regarde pas. Ce que je voudrais, c’est que tu réussisses. » Il lance : « Je vais foutre le bordel à votre cours. » Je me rends compte après-coup que je lui ai mis la pression et que je ne suis pas la première à le faire. En janvier, pendant un exercice de recherche au dictionnaire, Claudio lit un mot nouveau : « Madame, ça veut dire quoi cunnilingus ? » C’est la goutte d’eau. Je n’en peux plus d’avoir à faire à cette sexualité hors contexte. Je demande à la psychologue d’intervenir en classe. Je lui dis que je n’arrive pas à cadrer le groupe. Je n’ai pas envie de faire appel au titulaire de la classe, car il est peu soutenant. J’ai besoin d’un tiers. Elle accepte d’intervenir en classe. Sa présence permet à plusieurs élèves d’exprimer leur malaise. Je suis présente ce jour-là. J’ai droit à la parole seulement à la fin de l’heure. Les élèves disent : « Madame doit être plus stricte », « plus sévère », « Madame, c’est une victime. » Angelo dit qu’il ne veut pas faire l’humeur du jour. Un élève rappelle : « Madame dit qu’on n’est pas obligé de le faire si on veut pas. » Trois jours plus tard, Angelo lit l’actualité sur son GSM à voix haute : « Un élève tire sur son institutrice. » Attend-il que je réagisse ? Je le ramène vers le cours. Je dis que les GSM sont interdits en classe.

Mise à distance ?

Je me surprends à être déçue quand je l’entends crier devant la porte du local dans le couloir : « Madame, je vous aime », adressé à une de mes collègues. Je dois admettre que quelque chose en moi grince. Se pourrait-il que je cherche à être aimée ? Cette pensée me paraît ridicule, mais résonne aussi en moi.

« Grâce à ce qu’on éprouve, on peut lui parler, se déplacer légèrement, ne pas répondre en miroir et laisser la marge pour qu’il se déplace à son tour. Ce qu’il nous fait s’introduit dans le savoir de notre relation. (…) C’est parce qu’on accepte d’être touché qu’on peut l’accompagner, en prenant la précaution de travailler ce qui nous arrive. » (Cifali, 1994)

Angelo crée un lien avec un autre élève dans le groupe et continue à venir en classe. Il semble se faire discret. Les idées des autres le font réfléchir. Parfois même, elles le mettent au travail. On avance dans le cours en questionnant des paires de mots : singularité/conformisme, obéir/désobéir. J’apporte le jeu Time’s up pour la pause. Ça prend : ils rient, ils jouent, ils se rencontrent.

Les examens de juin arrivent. Angelo est inquiet. Il a plusieurs échecs, dont un à mon cours. Mon examen ouvre la session. Le jour J, il arrive en retard. Il se place à l’avant du local. Je vois un changement. Il s’entoure d’élèves motivés. Il est calme et concentré. Il reste jusqu’à la fin avec les élèves inquiets.

À la réunion de parents de fin d’année, lors de la remise du bulletin, il est accompagné de copains. Je suis devant le local en train de bavarder avec deux collègues. Il me fait signe et demande s’il peut me parler. Je m’éloigne un peu des autres professeurs. Angelo lance avec défi : « Madame, j’ai réussi votre examen ! Bonnes vacances ! » Je suis fière de lui. Il a travaillé. Il s’en est fallu de peu. Je me réjouis d’avoir tenu bon dans la tempête et qu’il passe dans l’année suivante.

Nous pouvons les encourager à s’engager dans le savoir, à devenir explorateur tout en les autorisant à remettre en question notre autorité. Nous pouvons interroger les limites avec eux pour les empêcher de tomber dans la toute-puissance. Nous pouvons accepter de nous laisser envahir par les sentiments qu’ils font naitre en nous et garder à l’esprit qu’on n’est pas neutre. Travailler nos erreurs. Nous pouvons écouter ce qui résiste en eux, mais aussi ce qui résiste en nous. 

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 « Soutenir son désir — ce qui est essentiel et nécessaire — ne revient nullement à désirer à sa place », Cifali, 1994.