Quitter les privilèges et devenir co-responsables

Dans cette nouvelle classe, j’ouvre l’année avec les élèves par un Conseil. Point 1 : la loi de la classe. Point 2 : la prise de responsabilités.

Nous expliquons ce que cela signifie et différencions la responsabilité d’une tâche prédéfinie, immuable et tournante. J’insiste sur le sens du travail personnel et collectif que l’engagement de chacun·e doit permettre.

Rapidement, toustes pensent à ce qu’iels pourraient faire et des questions apparaissent : seul·e ou à deux ? Est-ce qu’un·e seul·e élève peut prendre deux responsabilités ? Que veut dire veiller au rangement des cartables ou à l’ordre de la bibliothèque ? D’expérience, je sais que ce que recouvre chaque tâche s’affine au fil du temps, des évènements, de la façon de faire de chacun·e. Nous créons une liste. Tous les noms ne sont pas repris. Durant l’année, elle sera modifiée et complétée. Cette liste est essentielle : par elle, les élèves s’inscrivent dans la classe, s’emparent de ce à quoi iels se sont engagé·es. Je cède la tâche, je lâche prise. Ça ne va pas de soi. Il y a certaines petites choses que je ne parviens pas à céder entièrement, comme le nettoyage du tableau.

À tour de rôle ?

Du Conseil de rentrée au Conseil suivant, les nouveaux rôles à prendre sont négociés. J’explique pourquoi je ne confie pas une mission à celui qui la demande, ou qui est la plus proche. Nous pourrions en parler plus tard, quand des enfants soulèvent une injustice. Je prends les devants : j’ai pu observer que les élèves de dix ans ont intégré le système des privilèges et ne le remettent pas facilement en cause.

À partir de ce deuxième Conseil, nous faisons le tour des responsabilités chaque semaine : avons-nous besoin d’une nouvelle fonction dans la classe ? Quelles demandes ou remarques d’un·e responsable à un·e responsable ? Quels changements dans les prises de responsabilité ? Quand un·e élève propose de créer une responsabilité, iel est généralement la·e premier·ère à l’assumer. Je m’assure cependant que tout le monde ait l’occasion d’occuper une place : priorité donc à celui qui n’est pas responsable à ce moment-là d’un des aspects de notre vie collective.

« Nous différencions la responsabilité d’une tâche prédéfinie, immuable et tournante. »

Cette année, le groupe observe rapidement que certaines tâches ne sont pas nécessaires (du moins pour le moment) alors que d’autres s’imposent. Nous discutons de la responsabilité qui, selon Sam, devrait être gardée par l’instit parce que tout le monde la souhaite. Nous décidons d’un roulement pour qu’elle puisse être partagée durant l’année. Les enjeux apparaissent. Je souris en repensant à Louis qui durant deux années est resté responsable de la porte. C’était un élève un peu en marge, en grande difficulté et il s’impliquait avec sérieux à faire entrer ou sortir dans notre espace commun les différents membres de la classe. Quand un condisciple a demandé de le remplacer, ce n’était pas possible pour lui de céder la place. Ils ont travaillé en binôme.

Sauvagement docile

Cette année, dans ce nouveau contexte, j’observe Nora. Elle se présente comme l’élève modèle, celle qui anticipe les désirs de son institutrice : sans en être responsable, elle reprend des cahiers, trie les étiquettes par ordre alphabétique, range les craies selon les couleurs… elle demande en aparté, au moment idéal pour recevoir un oui, de remplir l’un ou l’autre rôle : « Est-ce que je pourrai être secrétaire du Conseil ? Est-ce que je peux écrire le planning ? » Je lui rappelle que ce sont des responsabilités assumées par d’autres ou que nous discuterons collectivement, en voyant qui se propose. Elle sourit et accepte ma réponse. Je sens pourtant que ça l’attriste. J’observe également qu’elle est assez solitaire, en retrait. Dans les notes de l’année passée, je lis : « Élève sur laquelle on peut compter, toujours prête à rendre service. » Je vois une caricature : l’adulte au centre, les élèves dociles avec une place particulière qui les rassure. Je veux bousculer l’image et crains de bousculer mon élève. Il est essentiel d’être vigilante.

Après quelques semaines, quand un·e élève propose de créer une responsabilité que Nora assumait spontanément, je lui demande s’iel veut la prendre, précisant que peut-être Nora souhaiterait, elle aussi, la remplir. Mais Nora décline l’invitation et elle est la seule, en fin de Conseil, à ne pas se trouver dans la liste des responsables. Pourtant, il y en a pour tous les gouts : les tâches quotidiennes, ponctuelles, convoitées, indispensables, exigeantes ou même déjà négligées…

Le Conseil à peine clôturé, Nora vient vers moi pour demander si elle peut écrire le journal de classe au tableau. Je la renvoie au prochain tour des responsabilités, la semaine suivante. Il lui faut plusieurs jours pour inscrire sa demande à l’ordre du jour. Quand elle fait sa proposition, Yann répond que normalement, c’est l’instit qui note le journal de classe. Il craint que si un·e élève s’en charge, il reste des erreurs : lui, il aimerait bien, mais il fait des fautes. Sam intervient : l’adulte peut aider ou on peut corriger ensemble. Nora se tait. Nous décidons collectivement que j’aiderai à la responsabilité. Je demande à Nora si elle souhaite la prendre. Elle accepte et sourit. Lors du tour des responsabilités suivant, alors que Célia dit qu’il y a trop d’absences pour avoir toutes les fardes en ordre, Nora propose de partager la tâche. Elle entre dans le processus.

Aujourd’hui, elle ne fait plus à la place des autres et ne demande plus de petits privilèges. Elle prend des rôles reconnus qu’elle assume avec sérieux. Elle a noté dans l’ordre du jour du prochain Conseil qu’elle souhaite remettre une de ses responsabilités : je me réjouis de savoir que pour elle, comme pour les autres dans le même cas, nous clôturerons par un remerciement collectif.