Qui se cache sous ce titre ?

Comment attirer des non-lecteurs sur la piste du plaisir des livres ?

En ce vendredi de septembre, une douzaine d’adultes sont debout autour d’une grande table couverte d’albums jeunesse. Fait étrange, aucun titre de ces livres n’est apparent, ils sont tous cachés par un bandeau de papier. Et les douze personnes tournent autour de la table, avec chacun un grand carton en main où est écrit Qui se cache sous les fleurs ?, Tout noir, tout blanc, Ni noir, ni blanc, Lola, Leo, La famille d’Edgar, Le papa qui avait dix enfants, etc…

Tout en tournant, de temps en temps, quelqu’un dépose un carton à côté d’un livre. Parfois deux cartons sont déposés à côté du même livre. Certains semblent ne pas arriver à se débarrasser de leur carton et le gardent en main en tournant pour la troisième fois autour de la table.

Enfin, tous les cartons sont déposés. Je dis : « Et maintenant, on va découvrir si vous avez déposé votre titre à la bonne place… Par exemple, Karima et Jamila, vous avez placé votre carton à côté du même livre, est-ce que vous pouvez expliquer ? » « Moi, j’ai La famille d’Edgar et je vois un homme avec des enfants, donc je pense c’est ça », dit Karima. « Moi, j’ai Le papa qui avait dix enfants et j’ai compté dix enfants sur la couverture alors je crois que j’ai trouvé », répond Jamila. Les autres personnes donnent aussi leurs avis, souvent contradictoires et animés, tout le monde se prend au jeu. « Bon on va vérifier, vous pouvez enlever le bandeau sur le livre… » « J’ai gagné ! », dit Jamila. « Karima, tu peux essayer de déposer ton titre sur un autre livre… »

Et ainsi, dans une atmosphère de compétition joyeuse, au milieu des exclamations et des rires, tous les livres révèlent petit à petit le secret de leur titre.

« Et maintenant, vous pouvez choisir un livre et le lire. » Personne ne se fait prier et la plupart s’emparent du livre dont elles avaient le titre en main auparavant.

Face à un nouvel écrit

En septembre 2023, cela fait deux ans que je travaille avec ce groupe d’adultes composé de personnes analphabètes n’étant jamais allées à l’école dans leur enfance. Après ces deux années passées à tenter d’enseigner les mécanismes de la lecture à l’aide de la méthode Du sens au signe[1]Du sens au signe. Du signe au sens, Une méthode intégrative pour apprendre à lire et devenir lecteur à l’âge adulte, P. Michel et N. de Wolf, éd du Collectif Alpha, 2013., chacun arrive plus ou moins à maitriser le déchiffrement de base et s’est familiarisé avec des stratégies de lecture visant à découvrir le sens de ce qui est lu. Pourtant, dès que les personnes quittent les textes de référence, malaxés en tous sens dans le groupe, elles semblent fort démunies et éprouvent beaucoup de difficultés à transférer leurs acquis face à un nouvel écrit. Il est temps donc d’essayer de franchir un palier et d’organiser pédagogiquement la nécessité de réaliser ces transferts.

Si on faisait un atelier de lecture de livres ? Notre bibliothèque de centre est bien fournie, on a de beaux albums dont certains sont d’accès facile, ok, on y va ! Mais, il faudrait trouver une activité un peu « peps » pour se lancer. Je me souviens alors de la démarche Titres cachés que j’ai souvent animé, il y a quelques années, avec des groupes d’apprenants jeunes ou adultes et aussi en formation de formateurs et je me suis replongé dans mes notes, mes souvenirs. Je ne sais pas si vous êtes comme ça, mais quand je retourne dans mes vieux cahiers, mes vieux écrits, je me dis souvent : « Hé, mais c’était pas mal ce que je faisais là, pourquoi je ne le fais plus en fait ? » Par souci d’innovation permanente peut-être ? En raison de l’immersion dans un quotidien chronophage ? Pourtant, prendre un peu le temps du recul pour revisiter ses anciennes pratiques, c’est souvent très fructueux…

En tout cas, cette activité Titres cachés, que j’ai été relire dans le livre 1001 escales sur la mer des histoires[2]1001 Escales sur la mer des histoires, 52 démarches pédagogiques pour apprendre (et aimer) les livres, P. Michel, éd du Collectif Alpha, 2001. a beaucoup amusé le groupe et l’a bien lancé dans la lecture autonome de livres lors de notre atelier hebdomadaire du vendredi matin.

Mettre en appétit

Pour revenir un peu sur les principes de la démarche, qu’on retrouve dans la plupart des activités présentes dans 1001 escales sur la mer des histoires , l’objectif est d’abord de mettre en appétit, de susciter une envie, de trouver des réponses à des questions qu’on se pose sur un livre, où tout se passe dans une atmosphère ludique d’émulation et de confrontation collective. Par exemple, lorsque chacun voit les livres dont le titre est caché, tout le monde a envie d’enlever le bandeau, mais « Non, on ne peut pas toucher les livres », la frustration qui entraine le désir… « Avant ça, tirez au sort un carton et dites-moi, à votre avis, ça pourrait être quoi l’histoire d’un livre avec un titre pareil ? » Et chacun y a va de ses hypothèses qu’il aimerait bien vérifier… Voilà la dynamique du désir de lire lancée ! Chacun, mis en appétit, va vouloir lire son livre pour découvrir si l’histoire raconte bien ce qu’il avait imaginé. Et dès lors, on est tout de suite dans la vraie lecture, qui est dialogue entre l’univers mental du lecteur et celui de l’auteur.

Partager les lectures

Un autre principe important est le partage des lectures pour susciter le désir chez les autres. Comme on sait, lorsqu’on lit un livre, c’est souvent parce que quelqu’un nous en a parlé, un critique éventuellement, plus souvent un proche en qui on a confiance, en qui on se reconnait, qui nous a communiqué son enthousiasme. La lecture c’est un acte solitaire, mais qui nait dans un contexte social[3]« La lecture, acte social ou solitaire », 1001 Escales sur la mer des histoires.. Or les personnes non lectrices fréquentent le plus souvent d’autres personnes non lectrices et ne lisent pas les critiques de livres… Comment espérer que naisse une pratique culturelle de lecture dans ces conditions ? La seule voie possible avec un public non lecteur est de tenter de créer pédagogiquement les conditions d’un partage des plaisirs et des enthousiasmes de lecture.

Ainsi, dans notre groupe, trois quarts d’heure avant la fin de chaque atelier, les apprenantes qui ont terminé leur livre sont invitées à le présenter aux autres. On installe un petit décorum, une belle chaise est placée face au groupe et une personne vient parler de son livre, le feuillette pour montrer les illustrations, raconte ce qu’elle a compris de l’histoire et spontanément chacun applaudit. Rapidement cette étape est devenue un moment fort attendu de tous. Chacun sait que son tour viendra et le groupe y veille. Le stress est là, mais ensuite vient la fierté d’y être arrivé. Au fil des séances, les présentations se font plus raffinées, certains ménagent leurs effets, font deviner au groupe des éléments de l’histoire en montrant les illustrations avant de raconter, etc… cela devient un bon moment de l’atelier et qui montre sa pertinence, car la plupart du temps des personnes choisissent un livre présenté pour le lire à leur tour…

La recherche d’indices

Il est possible d’appliquer les principes de cette activité de multiples façons et avec des groupes de niveaux très différents. Avec des groupes déjà un peu ou beaucoup lecteurs, on peut faire le même jeu en donnant au lieu du titre, ou en plus de celui-ci, le texte de la quatrième de couverture, en veillant bien sûr à choisir des livres où la quatrième présente un vrai défi, où il faut multiplier la prise d’indices… J’ai souvent procédé également en faisant tirer au sort à chaque personne un extrait d’un livre différent avec comme consigne de l’apparier avec le livre d’origine, sans l’ouvrir bien entendu. Pour rendre la mise en appétit plus stimulante encore, je demande souvent de répondre à trois questions lorsque chacun a tiré soit un texte de 4e, soit un extrait :

« Sur la base de ce que j’ai en main :

  • qu’est-ce que je sais ?
  • qu’est-ce que je ne sais pas et voudrais savoir ?
  • que peut bien raconter l’histoire du livre dont j’ai l’extrait (ou la quatrième, voire le titre…) ? »

Cela affine le côté enquête policière, la recherche d’indices s’impose, la formulation d’hypothèses émerge, un scénario se dessine dans la tête et après, on n’a qu’une envie, le confronter avec la réalité pour voir si on a raison ou si on fait fausse route…

Avec divers publics

J’ai eu l’occasion de mener ce genre d’activité avec des publics fort différents et chaque fois les personnes se prennent au jeu que ce soit des petits de primaire, des ados de première différenciée, des grands de fin de secondaire ou des adultes en formation de formateurs… le tout est de bien préparer sa sélection de livres pour essayer d’y glisser un maximum d’ouvrages qui pourraient rencontrer les intérêts, les questions, les visions du monde de son public…

« La recherche d’indices s’impose, la formulation d’hypothèses émerge. »

Rien de miraculeux bien sûr, les personnes ne deviennent pas lectrices en sortant de cette activité, mais de belles rencontres, peut-être fugaces et sans lendemain, peut-être prémisses de relations plus durables, se seront créées entre des livres et leurs (apprentis) lecteurs…  

Notes de bas de page

Notes de bas de page
↑1 Du sens au signe. Du signe au sens, Une méthode intégrative pour apprendre à lire et devenir lecteur à l’âge adulte, P. Michel et N. de Wolf, éd du Collectif Alpha, 2013.
↑2 1001 Escales sur la mer des histoires, 52 démarches pédagogiques pour apprendre (et aimer) les livres, P. Michel, éd du Collectif Alpha, 2001.
↑3 « La lecture, acte social ou solitaire », 1001 Escales sur la mer des histoires.