Face à un gouvernement qui prend des orientations diamétralement opposées aux nôtres, comment rester une force de changement ?
En décembre, nous avons organisé une assemblée politique du mouvement pour réfléchir à la manière dont nous devons prendre position face au changement d’orientation politique à la suite des élections de juin. En effet, le nouveau gouvernement n’a pas tardé à mettre en œuvre sa vision de l’enseignement, appliquant ce mécanisme décrit par Naomi Klein dans son livre La Stratégie du choc : il y a une fenêtre d’opportunité juste après la prise de pouvoir pour imposer sa politique, et les crises sont une bonne manière de favoriser cette imposition. Faute de réelle crise en Belgique, on a assisté à sa création quelque peu artificielle à travers une déclaration d’urgence d’assainir nos budgets, sinon les marchés et la Commission européenne allaient nous punir. La crise la plus criante dans l’enseignement est celle de la pénurie d’enseignants, renforcée d’ailleurs par la réforme de la formation initiale mise en place par… la ministre actuelle de l’enseignement obligatoire. Cette pénurie sert maintenant d’écran de fumée derrière lequel passent des réformes dont le lien avec ladite pénurie est très tenu, mais qui représente une vision plus néolibérale et marchande de l’école.
Après quelques années de dialogue critique mais constructif avec un gouvernement plus favorable à nos idées, comment un mouvement comme CGé peut-il alors s’impliquer politiquement, face à une orientation radicalement différente et à un manque de compréhension de nos préoccupations ? Il est d’ailleurs assez frappant de constater que l’ensemble des acteurs de l’école, dont certains montraient pourtant un à priori positif vis-à-vis de ce nouveau gouvernement est maintenant passé en mode opposition, dénonçant publiquement le manque de dialogue[1]miniurl.be/r-5wpd.
Il est clair que CGé doit participer à la dénonciation, à la résistance publique et collective. Nous le faisons, notamment via des plateformes comme la plateforme de lutte contre l’échec scolaire (PLES). Lors de l’assemblée politique de CGé, la proposition a aussi été faite d’être plus présents et plus visibles dans la rue lors des actions multiples à venir. Par ailleurs, l’idée d’une communication large, pas vers le cabinet dans l’espoir (estimé vain par beaucoup) de le faire changer d’orientation, mais bien vers la population, vers les enseignants, les familles et les élèves, semble trouver les faveurs des militants.
En même temps, CGé est d’abord un mouvement d’éducation permanente et de réflexion collective interne. Sa force réside autant, voire pour certains plus, dans le travail, entre militants, de réflexion et de réflexivité sur le travail d’enseignant et sur les leviers pour plus d’égalité scolaire en classe et dans l’école. Dans mes lectures récentes, je suis tombé sur un vieux concept, développé par Carl Boggs dans les années 1970 : la « politique préfigurative[2]miniurl.be/r-5wpe (en anglais) ». « Celle-ci se caractérise par le souci de réaliser hic et nunc les principes idéaux, au sein même des structures de vie ou d’action actuelles, à travers la création de cadres d’expériences alternatives, susceptibles de fonctionner comme de véritables contre-institutions socialisatrices[3]miniurl.be/r-5wpf. »
Autrement dit, au lieu, ou plutôt en parallèle, de mener des actions pour changer les rapports de forces au niveau politique, on amène ce changement dans son quotidien, à la fois par souci de cohérence, mais aussi pour influencer les rapports de force par en bas et pour préparer l’après. En quelque sorte, on essaie de mettre en place l’utopie déjà au sein du mouvement, avant de réussir à la généraliser pour tous.
« Avancer dans la recherche de pistes d’action, quelle que soit la majorité au pouvoir. »
C’est une des grandes forces de CGé, et certainement un des gages de sa longévité : avancer dans la recherche de pistes d’action, quelle que soit la majorité au pouvoir. Cette année-ci, nous avons décidé d’ouvrir un grand chantier sur la différenciation, un des enjeux majeurs pour la construction d’un tronc réellement commun et pour la réduction significative des inégalités scolaires. Construisons donc ces utopies, trouvons et vivons des pistes d’action, ensemble, en collectif et solidaires, dans le concret, dans le quotidien et en écho direct à nos questions vécues. Et espérons que les vaguelettes qu’on provoque par-ci et par-là puissent provoquer un tsunami de renouveau tant nécessaire de l’école.
Notes de bas de page
| ↑1 | miniurl.be/r-5wpd |
|---|---|
| ↑2 | miniurl.be/r-5wpe (en anglais |
| ↑3 | miniurl.be/r-5wpf |