Parlez-moi d’amour…

Au détour d’une classique compréhension à l’audition surgit une réflexion sur l’écart entre la vie et l’école qui appelle un travail.

J’ai proposé à mes élèves de 1re un enregistrement en espagnol : Francisco, en prison, est interviewé après avoir gagné un prix de poésie dont Isamar, détenue du côté femmes, est l’inspiratrice. Ils se sont aperçus à travers les grilles lors des promenades, puis à la chapelle et sont tombés amoureux. Travail classique de compréhension auditive avec questions préalables, suivi d’un moment de réflexion à propos de toutes les questions et conclusions que cette histoire leur suggère. J’avais également prévu de leur proposer un moment d’écriture : une lettre d’Isamar à sa famille dans laquelle elle explique ce qui lui est arrivé et ce qu’elle ressent. Et puis, surgit l’imprévu. Parmi les questions et les conclusions exprimées où domine l’aspect improbable voire impossible de la situation, celle-ci : « À l’école, quand on parle d’amour, ce n’est jamais de celui qui existe dans la réalité. »

« À l’école, quand on parle d’amour, ce n’est jamais de celui qui existe dans la réalité. »

Quand un évènement comme celui-ci se produit, il s’agit, pour l’enseignant, de ne pas le louper[1]Du même ordre : https://ma-medioni.fr/article/luttes-independances-amerique-latine ! Le premier mouvement, c’est de répondre : argumenter pour démontrer que dans la littérature, le cinéma, les œuvres étudiées en classe, on trouve des exemples très variés, etc. Ou, mieux : de questionner les apprenants sur ce qu’est pour eux l’ « amour dans la réalité ». Faux mouvement ou mouvement faux qui font l’impasse sur une préoccupation sérieuse de la part de ces jeunes pour laquelle les exemples rappelés ne sont pas plus pertinents qu’au moment où ils ont été rencontrés, et l’interrogation risquerait d’aboutir à un simple inventaire où la pudeur et/ou la provocation ne permettraient pas d’y voir plus clair. En revanche, l’enseignant a tout intérêt à voir là une occasion à saisir, un cadeau, pour aller plus loin… et à se mettre au travail.

Regarder de près

Puisque la question porte sur la vision de l’amour véhiculée par l’école, je choisis de m’appuyer sur le manuel dont nous disposons cette année-là[2]M. Loison et A. Vignal, ¡ Adelante !, Espagnol, classe de 1re, 1994.. Je ne dirais jamais assez à quel point les manuels de langues étrangères sont des mines de documents superbement intéressants qu’on peut tout à fait détourner des exercices et tâches qui les accompagnent pour en faire des ressources à de tout autres fins. Ce manuel, heureusement, propose à plusieurs reprises des représentations de l’amour très contrastées.

Je choisis de commencer par la plus connue : une des affiches — car il y en a plusieurs — de la version espagnole d’Autant en emporte le vent « Lo que el viento se llevó », film réalisé par Victor Fleming, Sam Wood et George Cukor, en 1939. Il s’agit d’une affiche sage, loin de celle plus connue et nettement plus osée où l’on voit le héros porter dans ses bras une jeune femme défaillante qui offre sa gorge dénudée aux regards de l’homme et du public. Celle du manuel présente les personnages en plan rapproché poitrine : Rhett Butler, interprété par Clark Gable, de profil, tient dans ses mains le visage renversé, yeux fermés et bouche offerte de Scarlett O’Hara, personnage joué par Vivien Leigh. Il se penche sur elle, la dominant d’une tête, dans un mouvement vers les lèvres de la jeune femme. Celle-ci montre ses épaules dénudées, semble-t-il, mais le cartel portant le titre et les crédits du film vient opportunément masquer ce qui pourrait apparaitre plus bas. Dans le fond, on aperçoit le porche d’une demeure coloniale. Les couleurs dominantes sont le jaune et les ocres, hormis la couleur bleue de la chemise de Rhett Butler et le rouge des lèvres de Scarlett O’Hara et des lettres du titre. Consigne 1 : Vous allez observer attentivement cette affiche d’un classique du cinéma : quelle vision de l’amour ? Plus réelle que celle de l’histoire de Francisco et Isamar ? Réponse : c’est l’amour-passion ! Du coup, ils en oublient la question du réalisme… Consigne 2 : On ne va pas s’arrêter là, tout de même ! Qu’est-ce qui vous fait voir, en un clin d’œil, que c’est l’amour-passion ? Quels sont les procédés utilisés ici pour que vous décodiez ainsi, si rapidement, la situation ? Vous ferez un inventaire d’au moins cinq procédés utilisés par le concepteur de l’affiche. Et puis, vous noterez d’autres observations ou questions qui surgissent. Nous sommes à l’école et il s’agit de les rendre décodeurs de ce qui produit les effets et les émotions, de ce qui manipule aussi. La réflexion individuelle et la mise en partage en petits groupes permettent de mettre au jour le moment : le baiser, gage d’amour ; le cadrage : les personnages paraissent seuls au monde ; les couleurs : le feu et le rouge de la passion (« on dirait un incendie ») ; les attitudes : la posture d’offrande de la femme et la position dominante de l’homme qui se démarque par la couleur de sa chemise et son geste de possession…, ce qui transparait tout de même à travers les remarques que les groupes rapportent. Certains élèves qui connaissent le film rappellent qu’il s’agit d’un amour impossible, tragique, à contretemps.

Je propose alors, par tirage au sort, de prendre le livre soit à la page 53, soit à la page 35. Puis, on forme des groupes à partir du tirage au sort, avec la même consigne que précédemment. La découverte de la photo proposée déclenche des rires d’une part, de la stupeur de l’autre…

Les premiers disposent d’une photo type carte postale romantique : deux jeunes gens souriants sont accoudés chacun à sa fenêtre, leurs mains levées semblent montrer une conversation animée ou le fait qu’ils s’envoient de doux baisers… Les tons sont pastel, vieillis, la jeune fille porte une coiffure à cran type années 20, le jeune homme un costume-cravate et les cheveux gominés. Le bord des fenêtres et le mur qui les sépare sont ornés de petites roses. Ce qui frappe les élèves, c’est l’artificialité de la composition, l’aspect mièvre et convenu, le maquillage des deux personnages. Mais, aussi, le fait qu’elle a les deux mains réunies, comme dans un geste de prière, quand lui tend le bras gauche vers son interlocutrice tandis que le droit repose sur le rebord de la fenêtre, comme un signe d’assurance. La place accordée aux deux personnages n’est pas non plus équivalente : lui dispose de plus d’espace quand elle est plus serrée dans l’embrasure d’une fenêtre plus étroite.

Les seconds ont reçu une photo qui représente un couple nettement plus âgé dans un intérieur pour le moins modeste, d’allure paysanne : une pièce voutée, au plafond et aux murs grossiers, blanchis à la chaux à mi-hauteur, le bas du mur et la porte de couleur turquoise, deux chaises, des décorations et de petits cadres ornant le mur, dont un portrait d’enfant et un couple dans un cadre plus grand, au-dessus des protagonistes. Ceux-ci, tout de noir vêtus, se tiennent timides et droits, devant un rideau brodé qui occulte sans doute une fenêtre. Leurs vêtements sobres, leur coiffure — cheveux tirés et chignon pour la femme —, le béret de l’homme, sa chemise un peu entrouverte, dénotent un milieu populaire. Ils sont côte à côte, leurs doigts s’effleurant à peine… La stupeur des élèves qui reçoivent cette dernière photo laisse rapidement place aux protestations : « Ce n’est pas de l’amour, ça ! » Je double alors leur consigne de la proposition suivante : cinq raisons pour lesquelles « ce n’est pas de l’amour » et cinq raisons pour lesquelles ça pourrait être de l’amour…

Les groupes vont faire part de leurs découvertes et de leurs conclusions aux autres qui n’ont pas disposé du même document. C’est la photo du couple populaire qui déclenche le débat le plus vif. Après bien des discussions, force est de constater que cette photo est bien une représentation de l’amour : un amour moins étalé, moins mis en scène, plus pudique, plus quotidien, celui des personnes ayant partagé une vie, des enfants, du travail, etc. De façon surprenante, il y a moins de domination de l’homme sur la femme, dans cette photo-là… Je leur laisse un temps pour eux afin qu’ils réagissent maintenant à ce qui serait pour eux l’amour dans la réalité. Ils ont à leur disposition les affiches sur lesquelles j’ai pris en note leurs interventions et qui fournissent le vocabulaire et les expressions qui vont permettre l’écriture de ces notes brèves. Pas de mise en commun.

Des mots pour le dire

Pour aller plus loin, il faut pouvoir disposer des mots de l’amour… Après un bref inventaire de ce dont disposent les élèves dans leur répertoire langagier (Te quiero/te amo [je t’aime], mi amor [mon amour], mi vida [ma vie], estoy enamorado/a [je suis amoureux·se], me gustas [tu me plais], etc.), je leur propose différentes ressources où ils peuvent puiser pour reconnaitre des mots et des expressions qu’ils ont déjà rencontrés, mais qu’ils ne remobilisent pas spontanément, ce qui leur permet d’élargir le réservoir disponible[3]On trouve sur internet des ressources lexicales diverses sur toutes sortes de thématiques. . Consigne : Vous écrirez une lettre d’amour à une personne de votre choix, que vous garderez secrète. Cette précaution est très importante à mes yeux : l’école a trop souvent recours à la sphère intime, ce qui pose des problèmes à la plupart des élèves qui ne savent pas avancer masqués. Lorsque les lettres personnelles sont écrites, nouvelle consigne : vous êtes écrivain public et vous devez écrire une lettre d’amour pour quelqu’un de timide ou qui ne sait pas écrire. Je mets à leur disposition des poèmes et des chansons en espagnol et les invite à relever dans les textes ce qui leur plait, ce qui les frappe puis de trouver un maximum de combinaisons possibles entre les éléments pillés qu’ils préfèrent[4]Dans GFEN, Réussir en langues. Un savoir à construire, chap. « Atelier création de chansons » d’A. Pastor, 1999.. C’est avec tout ce matériel et ce qu’ils ont travaillé auparavant — ce qui figure sur les affiches où j’ai consigné leurs conclusions, leurs notes personnelles, les ressources en vocabulaire et la première lettre rédigée secrètement — qu’ils auront à écrire la nouvelle lettre. Cette lettre pourra donner lieu à un travail en groupe puis à une réponse élaborée en groupe ou individuellement. Le tout fera l’objet d’une plaquette qui fera partie des productions qui peuvent nourrir aujourd’hui le portfolio de l’élève[5]M.-A. Medioni, Le portfolio. L’évaluation formative au cœur du processus d’apprentissage. Des outils pour la classe et pour la formation, 2016..

Retour alors à leur préoccupation de départ, individuellement et silencieusement, sans mise en partage, avant le retour réflexif sur l’atelier. Libres à eux de faire allusion ou pas à leur expérience personnelle à ce moment-là…

Obsolète cette proposition de travail ? À l’heure des réseaux sociaux et de l’urgence à faire prendre conscience des risques encourus dans ce domaine, ne vaut-il pas mieux mettre l’accent sur l’éducation à la sexualité ? Certainement, mais les relations amoureuses sont-elles toujours et fatalement empreintes de violence ? Le coup de foudre et la tendresse ne sont-ils que des motifs de dérision ? Il est sans doute nécessaire de réhabiliter l’amour, « la plus universelle des données dans les relations humaines », de le « réinventer », pour qu’il « impose de vivre une aventure plutôt qu’une routine[6]Entretien avec Alain Badiou, Réinventer l’amour, 2016. miniurl.be/r-5zsn ». La passion et le sentiment amoureux sont loin d’avoir disparu chez les jeunes et, semble-t-il, le « cœur n’est pas las de l’entendre[7]L. Boyer, Parlez-moi d’Amour. miniurl.be/r-5zso ».  


Article déjà publié dans le Dialogue « Éros et Logos – Éducation et sexualité » , n° 170, GFEN.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
↑1 Du même ordre : https://ma-medioni.fr/article/luttes-independances-amerique-latine
↑2 M. Loison et A. Vignal, ¡ Adelante !, Espagnol, classe de 1re, 1994.
↑3 On trouve sur internet des ressources lexicales diverses sur toutes sortes de thématiques.
↑4 Dans GFEN, Réussir en langues. Un savoir à construire, chap. « Atelier création de chansons » d’A. Pastor, 1999.
↑5 M.-A. Medioni, Le portfolio. L’évaluation formative au cœur du processus d’apprentissage. Des outils pour la classe et pour la formation, 2016.
↑6 Entretien avec Alain Badiou, Réinventer l’amour, 2016. miniurl.be/r-5zsn
↑7 L. Boyer, Parlez-moi d’Amour. miniurl.be/r-5zso