En alphabétisation, les groupes homogènes n’existent pas non plus. Chercher à ce que toustes apprennent à partir des déjà-là de chacun·e, c’est très exigeant et peut-être aussi la moindre des choses…
Fin aout, les locaux du Collectif alpha de Forest se remplissent de nouveau de vie, des embrassades entre celles et ceux qui étaient déjà là le semestre passé, des échanges principalement en français, en arabe, en berbère, en peul, mais aussi en bien d’autres langues. Après une semaine d’accueil où nous travaillons tous groupes confondus à installer une dynamique de centre, à provoquer les rencontres et à construire un cadre collectif de formation, les nonante apprenant·e·s sont réparti·e·s en six groupes qui auront entre 18 et 21 heures hebdomadaires de formation en alpha.
La question de la manière de constituer ces groupes fait partie des chantiers de notre asbl, tant les critères en jeu sont nombreux et les visions de ce qui peut faire groupe sont à croiser. Nous devons tenir compte des savoirs des personnes, de leurs projets de vie, de la raison pour laquelle ils viennent se former, des exigences des pouvoirs publics qui nous financent, à savoir l’Éducation permanente, la Cohésion sociale, l’Insertion socioprofessionnelle, avec pour guide ce que nous appelons notre plateforme, texte-cadre du travail au sein de notre association qui décrit les finalités de notre action, celles de l’éducation populaire.
La fin d’un parcours en alpha est définie par les compétences du CEB. Les programmes de primaire en français, maths, histoire, géo, etc., font partie de nos sources pour construire nos contenus. Mais nous travaillons avec des adultes qui ont des savoirs qui ne sont pas issus de l’école qu’ils n’ont pas ou peu fréquentée. Les savoirs qu’ils ont développés proviennent de leurs expériences de vie d’une grande diversité et dans des domaines très différents. Chercher des équivalences entre ce qu’ils savent, savent faire et des niveaux d’enseignement n’a pas toujours de sens. Nous avons un référentiel de formation élaboré par Lire et écrire, Balises pour l’alphabétisation populaire, Comprendre, réfléchir et agir le monde qui décrit l’ensemble des compétences à développer en alpha dans une visée d’éducation permanente et un test de positionnement linguistique rendu obligatoire, pour le secteur, par les financeurs.
Ce test de positionnement linguistique passé individuellement, lors de l’inscription, donne quelques indications sur les compétences orales et écrites des personnes, mais dit bien peu de ce qui sera à considérer dans la formation. C’est ainsi que créer et nommer les groupes d’après ce test de positionnement en langue participe à créer l’illusion d’une tentative d’homogénéisation et bien des frustrations par la suite.
Depuis trois ans, j’ai un groupe volontairement hétérogène, c’est-à-dire qu’il était clair, dès le début, pour tout le monde, collègues et apprenant·e·s, que personne n’a le même niveau en français oral et écrit. Ce sont toutes des personnes qui, par défaut, se retrouvent ensemble : elles n’entrent pas dans le cadre de l’insertion socioprofessionnelle. Cette exigence des pouvoirs subsidiants de séparer les personnes selon les sources de financement s’est révélée comme une opportunité d’assumer cette hétérogénéité.
Sur les quinze personnes, quelques-unes sont assez jeunes, prêtes à travailler, mais sans papiers ou très débutantes à l’oral, d’autres sont plus âgées, avec des problèmes de santé, d’autres ont des soucis psychosociaux qui font que leurs progrès sont très lents, elles ont besoin de temps et peu d’espace libre dans leur tête et leur vie. Ce sont une dizaine de femmes, trois hommes, venus de Guinée, du Maroc, d’Afghanistan, d’Iran et du Tibet, qui parlent à toustes une dizaine de langues différentes. Quelques personnes ont habité ou ont de la famille dans d’autres pays francophones (France) ou de l’Union européenne (Italie, Espagne), d’autres découvrent l’Europe. Quelques-unes ont une longue expérience de la Belgique, elles sont ici depuis les années 90, d’autres depuis un an ou deux. Certain·e·s vivent en famille, ont des enfants ou petits-enfants scolarisés, d’autres vivent seul·e·s Quelques personnes font du bénévolat, travaillent (art 60 ou au noir). Certaines ont été scolarisées quelques années en primaire dans leur langue maternelle, d’autres pas du tout. Beaucoup ont travaillé, dès leur enfance, dans leur pays d’origine, dans la couture, le commerce, l’agriculture, en usine. Une partie se fait tout à fait comprendre et a une bonne compréhension à l’oral quand d’autres non. Certain·e·s ont déjà quelques compétences en lecture et écriture en français quand d’autres ne se repèrent pas dans l’espace graphique. Les premières animations seront consacrées à cela : avoir un état des lieux de ces aspects sociolangagiers essentiels pour construire la formation. La mise en lumière de vies vécues fabuleuses, douloureuses, intenses et de savoirs immenses, inattendus, auront leur place en formation. Les vies ignorées des lieux de pouvoir seront reconnues comme ayant autant de valeurs que les autres. C’est pour moi, chaque année, une découverte de ce que les personnes ont pu déplacer comme montagnes, avant de se voir obligées, ici, de raser les murs, face au racisme, au classisme, à l’ethnocentrisme. On s’appuiera tout au long de la formation sur ce que chacun·e sait, sur le déjà-là, le groupe sera une ressource.
Le groupe homogène n’existe pas. En même temps, j’avais déjà fait l’expérience du non-sens à être ensemble pour un groupe. En parallèle à cette une mise en images et en mots des expériences du groupe et de ses domaines de savoirs, l’autre défi pédagogique est donc de construire du commun, de faire sens à travailler ensemble, en partant des raisons (déjà conscientes ou pas encore) qui poussent à s’inscrire en formation, ce que certain·e·s appellent la motivation ou encore le projet. Je pars d’une question adressée à chacun·e : en venant en formation, que souhaitez-vous changer dans votre vie ? Quelles sont les situations urgentes et moins urgentes à transformer ?
« Je pars d’une question adressée à chacun·e : en venant en formation, que souhaitez-vous changer dans votre vie ? »
Cette question est travaillée à partir de différentes animations, pour que les moins outillées linguistiquement puissent s’en saisir. Les axes de travail du semestre émergent. Ils font consensus. À titre d’exemples, en ce début d’année, nous avons décidé de : travailler la question de la prise de rendez-vous dans les administrations, dans toutes ses dimensions ; lire un livre collectivement, un roman, que nous allons choisir ensemble ; aller à la découverte de l’histoire de la Belgique ; mieux comprendre les mesures actuelles du gouvernement et nous mobiliser pour faire entendre nos voix.
Comment organiser tout ça et faire que toustes apprennent ? Comment faire pour que les situations d’apprentissage soient un défi pour toustes, comment ne mettre quiconque en difficulté ou toujours les mêmes au travail ? Ces questions me traversent en permanence et je dois toujours et encore inventer. Au début de ma carrière, j’ai eu besoin de m’appuyer sur des méthodes d’apprentissages des grandes maisons d’édition pour m’aider à construire une progression et je tentais de faire faire à tout le monde la même chose. Au fil du temps, j’ai pu m’éloigner de ces modèles. Je me suis outillée. Dans ce souci permanent de n’oublier personne, je ne peux prendre un programme construit par d’autres, hors sol, ni suivre aveuglément une méthode d’apprentissage de lecture-écriture, de l’oral, des mathématiques. Je me repose sur les grands principes de l’autosocioconstruction des savoirs, m’inspirent de différentes approches pédagogiques issues de l’éducation nouvelle et de l’éducation populaire pour poser les choix que j’estime les plus pertinents, en fonction des axes de travail.
Pour créer les démarches de formation, je m’appuie sur ces temps précieux de (re)connaissance du déjà-là des participant·e·s. J’anticipe ce que peuvent être les obstacles à l’apprentissage pour construire ce qui le rendra possible. Toustes n’apprendront pas la même chose, mais toustes apprendront à partir de la même situation de départ et participeront à des productions collectives et individuelles. Rien ne peut être laissé au hasard sans quoi c’est la loi du plus fort (celui, celle qui parle le plus, celui, celle qui veut faire à la place des autres, celui, celle qui, dès qu’il, elle a compris traduit dans une langue partagée avec d’autres, moi y compris). Ceci demande de prévoir : à quels moments tout le monde travaille ensemble, à quels autres, on travaille en groupes séparés, avec quels outils de régulation, autour de quelle tâche, à partir de quelles consignes, de quels supports ? Dès que j’observe que ce sont toujours les quelques mêmes qui sont au travail, je me demande, comment je vais faire la prochaine fois pour que les autres ne soient pas empêchés d’apprendre. Parfois, il s’agit de supports à didactiser davantage, d’autres fois des groupes à recomposer ou encore de créer des situations qui mobilisent davantage ou de rendre possible que chacun·e puisse, à tour de rôle, être personne-ressource. C’est une recherche permanente. C’est à la fois faire confiance au groupe, à ses capacités d’apprendre ensemble, et savoir que, sans dispositif construit et pensé, il n’y a pas d’apprentissage par toustes.
Comme dans toute expérience à contrecourant des modèles dominants, c’est engageant humainement, passionnant intellectuellement, mais à haut risque d’épuisement, sans des collectifs, groupes de collègues, avec lesquels partager ses doutes, ses questionnements et avec lesquels se ressourcer.