En prendre de la graine en jardinant

Depuis plusieurs années, mon école a franchi le pas de l’école du dehors. Et pour mon plus grand bonheur, il m’est depuis possible de proposer aux élèves de passer de la théorie à la pratique en apprenant de manière concrète au jardin.

On a commencé par me donner une prairie comme terrain de jeu et ça n’a pas été une mince affaire de la transformer en un jardin aux multiples facettes dont un potager, un verger, un jardin de petits fruits, une spirale aromatique, un pierrier, etc., soit en un vrai jardin didactique. Cela a nécessité de faire un plan sur le long terme, de prévoir les emplacements des différentes plantations, d’imaginer un ordre de réalisation des projets et de convaincre les collègues et le pouvoir organisateur de l’école que ce projet allait tenir la route ! Ça ne s’improvise pas et ça demande un paquet de connaissances que j’ai acquis en menant de front mes études de régendat en langues modernes et la formation de naturaliste/guide nature à Vierves-sur Viroin. J’ai acquis pas mal d’expérience en quittant l’enseignement à mi-temps quelques années pour travailler au sein de plusieurs associations nature. En tous cas, ce plan, il me sert toujours aujourd’hui pour développer le projet. Et il m’a été nécessaire pour convaincre les gens au pouvoir dans l’école que mon travail est crédible.

Objectif loup

L’objectif du projet est d’augmenter la biodiversité du jardin. Concrètement, que le jardin de l’école puisse accueillir un maximum de plantes, d’insectes, d’oiseaux, d’animaux… bref de vie. Et pourquoi pas finalement un loup ? Ça, ça motive les enfants. Dès le début et saison après saison, année après année, on répertorie tout ce que l’on observe dans le jardin. C’est l’occasion de catégoriser. Les plantes : celles qui font des fleurs (du pissenlit à l’achillée millefeuille), celles qui n’en font pas (des fougères aux lichens). Les petits êtres vivants : insectes, araignées, mollusques, crustacés, gastéropodes. Petit à petit, les listes s’allongent. Le projet qui nous attend est de rédiger un compte rendu qui dressera l’évolution du jardin en matière de biodiversité et d’établir ce qu’il nous manque pour notre fameux loup.

C’est aussi l’occasion d’analyser des problèmes. Cette année, lors d’un inventaire, on a eu la surprise de relever un nombre anormalement important d’escargots petits-gris dans le jardin. Impossible d’en expliquer la raison aux élèves. En partageant mon étonnement avec les collègues, l’une d’entre elles me raconte, qu’il y un an ou deux, elle avait réalisé un élevage de petits-gris en classe puis qu’elle les avait libérés dans le jardin lorsque les congés ont frappé à la porte. Résultat : ils s’y sont bien plu et cela offre une belle illustration de l’effet de l’homme sur son environnement même avec de petits gestes banals.

Des techniques et des connaissances

Le jardinage est entré dans le programme de FMTT et il nécessite de maitriser tout un tas de techniques. Appliquer des gestes horticoles de type permaculture, aménager des espaces de production raisonnée, dompter les outils, ratisser, biner, plomber, pailler, arroser avec parcimonie… on apprend. Tous ces outils s’utilisent ensuite de concert pour planter convenablement, puis permettre à la plante de se développer de la meilleure manière possible. S’additionnent des connaissances indispensables au jardinier. Où et comment planter un cerisier ? Quels pommiers d’anciennes variétés choisir ? Quand semer les potirons ? Comment tailler un framboisier ? Que planter après des pommes de terre ? (Rotation des cultures) Si le plan du jardin, c’est moi qui l’ai élaboré, ce sont les élèves le réalisent et l’adaptent. D’ailleurs, les enfants de 5e primaire se souviennent encore d’avoir élaboré un plan du potager et de l’avoir conçu ensemble.

Une fois par an, j’organise un chantier collaboratif où parents, enfants et enseignants sont invités. C’est l’occasion d’apprendre des techniques plus sophistiquées ou inhabituelles. L’architecture végétale, par exemple. Je leur ai appris à tresser le saule vivant pour faire leurs propres haies à croisillons et tunnels. Une année, des animateurs de Natagora sont venus nous aider à réaliser une spirale aromatique à la suite d’un appel à projets.

Des apprentissages scolaires

J’ai commencé à aller au jardin avec les classes de 3e maternelle en immersion anglaise et l’école du dehors en septembre 2020. Le premier apprentissage y est le temps. On vit au jardin au rythme des saisons. Les couleurs changent. Certains champignons apparaissent en automne puis disparaissent. On n’y fait pas les mêmes travaux. L’automne est le moment des dernières récoltes et celui de préparer la terre à passer l’hiver en lui préparant son doux manteau de feuilles et de paille. Au début de l’hiver, il y a les plantations. Puis, à l’approche du printemps tout s’active. On prépare les semis, on apprête la terre. Et quand arrive le printemps, c’est le feu. Celui de tout semer. Les élèves observent également les journées qui s’allongent. Année après année, le jardin se transforme. Souvent, des années après avoir planté un arbuste, ils me rappellent que c’étaient eux les planteurs et ils s’épanchent la manière dont il a bien grandi pendant tout ce temps.

« Le premier apprentissage y est le temps, on vit au jardin au rythme des saisons. »

En primaire, au-delà des activités scientifiques sur le vivant que j’ai déjà évoquées, le jardin est une merveille pour appliquer les mathématiques vues en classe. Compter les pommes en faisant des paquets de 6, de 7 ou de 8 permet d’appliquer les tables de multiplication avec les enfants. C’est simple, mais tout à coup les enfants se réjouissent de compter. Ça arrive qu’on ait plus de 10 paquets de 6 pommes, alors on se sent obligés d’aller plus loin dans les tables. Les mesures d’aires aussi deviennent utiles. Chaque année, on essaie de cultiver 100 m2 de potager parce qu’on estime que c’est la surface nécessaire pour nourrir une famille pendant un an. Alors les enfants sortent les mètres, prennent quelques feuilles et leur crayon pour définir les zones. Et quand ils ont tout fini, je les défie en leur exposant que leur zone est trop peu ensoleillée, ou juste trop, ou sur un sol difficile à travailler. Il y a aussi le calcul de volumes. Là, c’est la fabrication des ballots de foin qui nous amuse avec pour seul défi de n’avoir que des ballots de volume similaire. Rien de tel que le concret ! Réaliser que certain·e·s ont des capacités et compétences autres qu’en classe permet de les mettre en valeur, les révèle aux autres. Leur concentration en classe est d’autant plus importante, car la diversité des apprentissages affine ceux-ci.

Des p’tits sous, toujours des p’tits sous !

Je ne me vois pas ne pas aborder la question de l’argent qui est le nerf de la guerre pour réaliser tout projet. Tout cela a nécessité de répondre à plusieurs appels à projets, à solliciter le pouvoir communal pour obtenir des arbustes de haie, à appeler l’école et l’Amicale à investir dans des outils de qualité et à utiliser mon réseau de connaissances dans le milieu pour acquérir chaque arbre, chaque semence.

Je ne pense pas qu’un jour je serai capable de retourner donner toutes mes heures de cours dans une classe. Parce que je suis épanoui par ce jardin qui est un peu mon/notre bébé. Et parce que je suis toujours surpris par l’effet qu’il a sur les élèves. Dans le jardin, on travaille ensemble. Ça change complètement les dynamiques. Des élèves pas à l’aise en classe peuvent complètement s’ouvrir à l’extérieur. Tout prend du sens pour eux. À l’inverse, il arrive que certains enfants considérés comme très bons en classe tombent de leur piédestal une fois dehors. À mon avis, cela illustre une difficulté à transférer des savoirs appris académiquement à des situations concrètes. Au moins, travailler au jardin le leur apprend parce que ce n’est pas inné.

Aujourd’hui, la prairie est devenue un beau jardin didactique. Les journées de chantier ont permis d’aménager un rond de discussion et une classe circulaire en saule pour donner cours dehors. Avec le tressage des saules, on a construit de petites cabanes et des tunnels qui sont autant de coins merveilleux à explorer avec les enfants. Des zones de culture se sont dessinées et normalement, vu du ciel, le jardin potager devrait ressembler à une fleur. Je fais un appel aux drones, fleur au fusil, pour nous révéler le pouvoir des fleurs !