Ma collègue Noëlle de Smet et moi travaillons dans le secondaire avec un public peu baigné dans l’écrit. Les livres ne sont pas pour tous un objet familier et encore moins un objet attirant. Souvent, lorsqu’on leur annonce qu’on va lire ensemble un roman, ce sont plutôt des réactions de rejet qui se manifestent : peur, mauvaise expérience, difficultés.
Nous décidons de créer un atelier d’écriture autour d’entrer dans un livre. On le veut comme un moyen de creuser cette problématique du rapport au livre.
À deux, nous définissons les pistes que nous voulons poursuivre : faire exprimer les représentations à propos de la lecture, amener à la conscience des souvenirs bons ou mauvais de premières ou autres lectures, élargir le concept de lecture, faire jouer l’imaginaire à propos du livre, laisser s’exprimer les difficultés à lire (comme autre chose qu’une tare), susciter ou re-susciter l’envie d’aller lire.
Un mot au tableau : entrer. Il est préférable d’utiliser une affiche si l’atelier d’écriture va se dérouler sur plusieurs séances afin de garder une trace de ce travail de départ.
Les élèves sont invités à venir noter un autre mot par simple association d’idées.
Ensuite, nous resserrons le champ : Entrer dans un livre.
Tour de parole à propos de « J’aime, je n’aime pas, j’aime, mais… je n’aime pas quand… »
Après ce moment, nous invitons les élèves à découvrir le témoignage d’une jeune fille qui n’aime pas lire. Nous leur lisons le texte et leur demandons ensuite de souligner dedans des petites phrases qui montrent ce qu’elle aime ou pas.
On va ensuite recueillir, par écrit, un souvenir de lecture positif ou négatif de chacun des participants, une dizaine de lignes maximum. Il devra le lire devant les autres qui noteront sur leur feuille une dizaine de mots qui font écho. Comme pour moi, différent pour moi.
Les tables sont disposées en ilots de quatre et sur celles-ci, nous déposons des dessins qui représentent des personnages plongés dans des bouquins, des livres qui deviennent voiliers, des pages qui forment les barreaux d’une prison… Au début, nous n’avions pas une panoplie très fournie, mais grâce à internet, notre stock s’est amplifié, nous en avons près de 200. Il est important de varier les images pour qu’il n’y ait pas qu’une représentation agréable, poétique, rêveuse de la lecture. Pour que chaque élève puisse s’y retrouver, il en faut aussi où l’acte de lire semble quelque chose de pénible, voire d’insurmontable.
La consigne est la suivante :
« Choisissez un dessin évocateur, celui qui dit le mieux votre perception, vos sentiments, vos envies, vos dégouts par rapport au livre. Notez au brouillon cinq phrases qui disent quelque chose de l’image. »
Consigne expressément vague, certains vont juste décrire, d’autres s’y projeter déjà.
Dans le sous-groupe, chacun montre le dessin choisi et lit sa petite production.
La fresque de départ sur entrer est toujours affichée, nous avons la douzaine de mots qui ont fait écho aux souvenirs de lecture des membres de la classe. Dans notre stock, il y a également les mots que l’on a souligné dans le témoignage de la jeune fille ainsi que les phrases écrites à partir du dessin choisi.
Nous sommes baignés aussi par ce qui a été dit dans le tour de parole du tout début et par ce que chacun a partagé à partir du dessin choisi. Les images, même celles qui n’ont pas été sélectionnées, sont venues enrichir les imaginaires.
Et nous allons encore les élargir.
Sur des bandelettes, nous avons regroupé ce que nous appellerons des phrases à penser. Ce sont des proverbes, des citations sur la lecture. Elles apportent une dimension de plus, ont un côté un peu plus universel, on entre dans la parole d’auteurs qui ne s’expriment pas comme nous. Chaque élève reçoit cinq phrases, on essaie à nouveau d’en trouver qui ne soient pas que positives, mais c’est plus rare. Les jeunes ont pour consigne de lire, de souligner une phrase ou une partie ainsi que trois mots.
C’est le moment de tisser tous les mots, toutes les phrases retenues et qui ont fait écho au lecteur que nous sommes.
On prend le temps de leur expliquer ce qu’est un métier à tisser. On leur donne une phrase de début pour leur texte final « Entrer dans un livre pour moi c’est… ». Ils devront nous parler d’eux en y mêlant :
C’est important d’insister sur le sens. Oui, on peut modifier la phrase, oui, les mots doivent s’y retrouver, mais pour exprimer chacun sa pensée.
On aime trouver le temps d’écrire, nous aussi, mais souvent, nous circulons et répondons aux demandes. C’est surtout pour rassurer : « Oui, c’est bien parti », « Vas-y continue ». Parfois, il faut même prendre la plume et servir de scribe pour ceux qui pensent ne pas y arriver seuls. Il est évident que l’orthographe ne compte pas. Ce qui compte ici c’est l’expression, la réflexion.
Les temps impartis sont expressément courts. Ils sont vécus comme une contrainte, mais sont surtout une libération. Il faut produire, ne pas trop se retenir, se dire qu’en si peu de temps ça ne peut être qu’imparfait. Ces temps courts sont souvent une aide, les élèves n’ont pas le temps de se lasser, de s’enliser.
« Entrer dans un livre pour moi c’est comme si j’étais en prison pour la vie. Je lis, mais le livre ne se termine jamais. C’est comme si les pages m’enfermaient pendant des heures. Les barreaux sont comme ceux du pyjama rayé du petit garçon du livre qu’on m’a obligé à lire. » Fadil
« Entrer dans un livre, pour moi c’est apprendre de nouvelles choses et surtout, apprendre la vie. Un livre, c’est comme un antidote, car quand on ne sait ni lire ni écrire, le monde se rétrécit. C’est pour ça que je le considère comme un outil. Mieux… un ami ! C’est appétissant comme un tacos trois viandes, salade, tomate, onion. » Wassim
Les textes sont partagés oralement, parfois nous lisons nous-mêmes pour les plus timides. C’est toujours un moment de fierté.
Pour boucler la boucle et l’atelier, un dernier tour oral sur qu’est-ce qui pourrait me donner envie ou pas d’entrer dans un livre ?
Mais aussi, une étape très importante à ne pas négliger : le retour méta sur ce qui a été fait et surtout comment. Se remémorer ensemble les différentes étapes qui ont abouti à ce texte final, identifier les moments individuels, collectifs, écrits, oraux. Se rappeler les différents supports qui ont aidé, se poser la question du temps : contrainte ou libération ? En quoi le partage a été soutenant, la disposition des bancs, le moment de la journée…
C’est important aussi de veiller à la socialisation des textes : on en fait un recueil ? On les affiche en classe ? Dans le journal de l’école ?
Quand on décide de montrer, on va veiller à la correction orthographique, au support, à illustrer les textes avec les images choisies.
Il ne faut pas qu’un travail de grammaire lourd vienne ôter de la légèreté et du plaisir au travail d’écriture. Nous rendons souvent les textes déjà corrigés par nos soins, il ne reste plus qu’à les recopier joliment. Ou bien encore, nous les tapons nous-mêmes à l’ordinateur pour que les élèves profitent pleinement d’un résultat final impeccable.
Tout ce travail mené et ces représentations exprimées permettent, par la suite, d’entamer la lecture d’un roman avec, en tête, toutes les positions qui ont pu se dire et s’écrire.