Le Cefa, l’école autrement

Le Cefa est souvent considéré comme le bout du toboggan de la scolarité d’un jeune, l’école de la dernière chance. Mais c’est toute autre chose : une autre façon de considérer le jeune dans son parcours scolaire, social et familial ou, tout simplement, dans son parcours de vie.

Paolo s’est inscrit dans notre centre d’éducation et de formation en alternance (Cefa), en 2013. Il arrivait de Sicile avec ses parents. Il ne parlait pas un mot de français. Il ne connaissait personne et n’avait ni famille ni amis dans la région. Il était très fermé, souriait rarement. En classe, il n’enlevait pas sa veste. Isolé, il passait son temps à observer. Avant d’arriver au Cefa, Paolo avait tenté une intégration dans le plein exercice.
Dans la structure dont je suis coordonnatrice, un encadrement individualisé est possible. Comme je parle un peu l’italien, j’ai reçu Paolo et sa famille. Lors de cette première rencontre, j’ai compris qu’il souhaitait se former en carrosserie. Le formateur de pratique professionnelle n’a aucune notion d’italien, mais il a relevé le défi d’apprendre à Paolo les bases du métier.

Coopération et solidarité

Le formateur a déployé une série de stratégies pour montrer à Paolo les gestes à effectuer et pour lui apprendre les procédures. Il a impliqué les copains de classe pour soutenir Paolo dans les apprentissages, ceux-ci l’ont intégré dans leur groupe. Parfois, le formateur était soutenu par l’accompagnateur[1] L’accompagnateur est le référent du jeune. C’est l’intermédiaire entre le jeune et l’entreprise, le jeune et les parents, le Cefa et l’entreprise. de Paolo. La présence de deux adultes permet à l’un d’entre eux de s’occuper plus spécifiquement de Paolo, tant dans ses apprentissages du métier que dans la confiance à établir avec lui. Ces moments étaient précieux pour Paolo qui a eu la possibilité de poser des questions pour mieux comprendre. Ces temps permettent aussi à l’adulte de mieux cerner Paolo pour l’aider dans ses difficultés tant professionnelles que relationnelles. Ce n’est pas simple d’arriver à la mi-mars dans un groupe constitué depuis septembre.
Les formateurs en formation générale ont été attentifs à ses difficultés en français. Chaque formateur s’est questionné sur sa façon d’enseigner et a réfléchi à la manière d’intégrer Paolo sans léser les autres. C’est ici que l’on prend la mesure de l’importance du travail individualisé. Chaque jeune doit percevoir clairement ses progrès : il est important de proposer des exercices adaptés, en tenant compte de l’endroit où il se trouve et du chemin qui reste à parcourir.

Le plus du Mfi

Parallèlement à ce travail dans l’atelier et dans la classe, Paolo était pris en charge dans le cadre du module de formation individualisé (Mfi), en dehors de ses heures de cours. Il était alors en tête-à-tête avec une formatrice qui s’attardait à la compréhension de chaque mot, de chaque phrase.
Il se montrait très volontaire et très assidu, tant pendant les cours que lors des moments en individuel. Il a rapidement progressé, mais il restait très fermé et isolé. Nous nous sommes interrogés sur ce comportement solitaire et nous lui en avons parlé. Cela fait partie de son caractère et la barrière de la langue rendait les contacts avec les autres difficiles. Il nous a aussi dit qu’il était toujours en période d’observation.

La langue et la confiance

J’ai été très attentive à l’évolution de ce jeune. Nous en avons longuement parlé en équipe et la majorité des formateurs soulevaient la difficulté d’entrer en relation avec Paolo. Ils pensaient que la langue restait un obstacle. J’ai donc établi une sorte de contrat avec lui. Dans un premier temps, nous nous parlions italien quand on se croisait. Après quelques semaines, nous avons décidé que je lui parlais en français et qu’il pouvait me répondre en italien. Après quelques semaines encore, je n’acceptais qu’exceptionnellement qu’il me réponde en italien quand le vocabulaire était trop compliqué ou qu’il devait exprimer des émotions ou un ses sentiments. Petit à petit, il a commencé à s’exprimer dans un français assez rudimentaire, mais compréhensible si on prenait le temps de l’écouter. Chaque fois que je le croisais, je m’adressais à lui en français et nous forgions des liens de confiance. Nos échanges étaient comme une institution (au sens de la pédagogie institutionnelle) où il savait qu’il pouvait se tromper et que se tromper lui permettait de rectifier, d’avancer, de s’améliorer. Nous discutions de sujets très variés comme son histoire en Italie, son arrivée en Belgique, ses passions, ses envies, comment il voyait son avenir, comment il vivait le présent, mais aussi ce qu’il avait fait le jour avant, ce qu’il aimait manger… Il a pris de l’assurance en français et appréciait ses progrès que chacun lui faisait remarquer. Il s’est rapidement pris au jeu et venait spontanément discuter avec moi.
Moins d’un an plus tard, il a signé son premier contrat : son travail a été rapidement apprécié ainsi que son savoir-être. Le patron le trouve encore très discret, mais il sent que les choses évoluent.
Aujourd’hui, Paolo est un jeune homme épanoui, souriant, intégré, formé et qualifié dans un métier qu’il aime. Il termine son parcours au Cefa, et son patron envisage de l’engager.
Où se situe la réussite avec ce jeune ? Est-ce de lui avoir permis de se former et d’obtenir une qualification dans le métier qu’il désirait apprendre ?
Oui, évidemment ! Mais au-delà de cette réussite académique, il y a cette réussite humaine, cette relation positive que nous avons pris le temps de façonner. L’équipe éducative aurait pu baisser les bras. Et, au contraire, nous y avons cru. Nous avons mis l’énergie nécessaire en termes de concertations, de soutien, d’entraide, d’investissement individuel et collectif. Nous nous sommes dit que nous allions être capables, ensemble, de mener Paolo au plus loin de sa formation professionnelle, personnelle et sociale. Nous avons pris le temps de lui laisser le temps.
Nous lui avons dit et montré que nous croyions en lui.
Nous lui avons permis de prendre sa place à son rythme.
Nous avons été bienveillants à son égard, sans pour cela le mettre dans un cocon, mais en lui permettant de ne pas comprendre, de ne pas y arriver, de faire des erreurs.
Nous avons été tous capables de considérer Paolo comme un être unique, avec des besoins uniques, du potentiel unique.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1  L’accompagnateur est le référent du jeune. C’est l’intermédiaire entre le jeune et l’entreprise, le jeune et les parents, le Cefa et l’entreprise.