Numérique : fausses pistes et vrais en-jeux

Comprendre les enjeux liés à « l’ère numérique » exige de se dé-barrasser de certaines fausses pistes qui brouillent le raisonne-ment. C’est le but de cet article.

Le numérique est tentaculaire et se connecte à lui-même : ordinateur, Internet (interconnexion des ordinateurs en un « réseau de ré-seaux »), en particulier le Web (l’utilisation d’un navigateur pour visiter des sites), terminaux mobiles (téléphones et tablettes) et « objets connectés » (frigidaires, brosse à dents ou pèse-personne). Il com-prend l’utilisation de l’ordinateur pour automatiser un ensemble de processus industriels, financiers, de livraison ou de logistique. Il surdé-termine notre environnement médiatique, en réunissant, traitant et connectant tout objet médiatique (vidéo, son, image, texte). Le numé-rique crée enfin un environnement de mesures dans lequel nous bai-gnons, qu’il s’agisse de données climatiques ou environnementales, d’informations concernant notre utilisation du numérique (le « big da-ta »).

Fausse piste n° 1 : le numérique, c’est la technique qui envahit tout

Nous, humains, sommes des animaux techniques et nous « gorgeons » de tech-nique ; la spécificité du numérique est la rapidité de son déploiement et de ses conséquences sur nos modes de vie.

La technique, c’est la capacité à construire ses outils (du silex taillé au micropro-cesseur) ainsi que la capacité à mettre ces outils en plans. Ce dernier point re-pose sur le développement de langages, usuels ou techniques (plans, mémoire informatique). Ces langages se construisent et évoluent en fonction des outils techniques qui créent notre « archivage » (l’écriture, l’imprimerie, la mémoire informatique), élément central à notre culture au sens large (jusqu’à notre sys-tème juridique, nos pratiques culinaires ou notre système éducatif).

Beaucoup de techniques ont fini par « tout envahir » (la machine à vapeur ou l’imprimerie, après le langage, l’écriture ou l’alphabet). Envisager que « la tech-nique envahit tout » serait méconnaitre que la technique supporte l’ensemble de nos rapports et de nos activités. Nous pensons et existons en fonction de notre environnement technique, jusqu’au langage, à la modification physique du cer-veau après l’apprentissage de la lecture, jusqu’aux aspects les plus élémentaires de nos vies : la rencontre entre deux ou plusieurs individus ou la transmission intergénérationnelle. Comme tous les animaux, nous avons des perceptions sen-sorielles qui nourrissent la mémoire, cette mémoire les rendant plus ou moins sensibles à certaines perceptions. À ces perceptions et souvenirs, l’être humain ajoute la capacité d’archivage, qui nourrit et se nourrit de perceptions et mé-moires. En d’autres termes, à égale importance avec l’invention de la machine à vapeur, il y a la capacité à créer le « langage » nécessaire à en dresser le plan, donc à transmettre et perfectionner l’outil, à le conceptualiser et à en développer d’autres ainsi qu’à interagir avec mémoires et perceptions.

Le numérique est difficile à appréhender : il est à la fois outil, production et con-ception d’outil, langage et écriture. Il permet la reproduction de l’écriture à cout quasi nul. Cela permet un déploiement « viral », tant en termes de vitesse que de domaines auxquels il s’applique.

Poser des questions par rapport au numérique sous le couvert d’une moralisation de la technique masquerait que l’intégralité des activités humaines repose ou est conditionnée par la technique.

Fausse piste n° 2 : le numérique, c’est l’avènement du virtuel et de l’artificiel

Être technique, l’humain est également artificiel et virtuel ; le numérique n’est pas plus virtuel ou artificiel que les autres techniques ou que ce qui touche à la pensée et à nos pratiques culturelles en général.

Pour le découvreur de l’évolution et de la sélection naturelle, Charles Darwin, notre espèce se développe selon une sélection artificielle et non selon une sélec-tion naturelle. Par exemple, notre enveloppe charnelle est incapable de maintenir notre température corporelle et nécessite le vêtement, artifice auquel sont atta-chées des conventions culturelles qui associent des signes à la conception de ces vêtements (genrés, érotisants, effrayants, protecteurs, doux…). Ces conventions sont l’exemple type d’un virtuel autour duquel nous nous rassemblons et qui n’a pas d’existence matérielle.

Le même raisonnement s’applique à la nourriture, aux prothèses (lunettes, den-tiers, appareils auditifs…), à l’architecture des logements et lieux de vie, aux modes de déplacements, bref, à l’ensemble des aspects individuels et collectifs de nos vies.

La communication requiert la technique et cette technique est générationnelle. Les plus de 40 ans se souviendront de l’incompréhension de leurs parents quant à leurs longues conversations téléphoniques. Cette utilisation était aussi artifi-cielle et virtuelle que la communication informatique aujourd’hui. Les générations antérieures ont grandi avec le cinéma, qui est tout autant artificiel et virtuel et qui, comme le téléphone ou l’ordinateur connecté, travaille sur la perception et l’interprétation. Pensons aux cris d’épouvante et aux protestations des specta-teurs du film « L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat » des frères Lumière qui seraient incompréhensibles aujourd’hui.

La pensée, la compréhension, la conception, l’interprétation, la capacité à se pro-jeter dans l’avenir sont virtuelles et artificielles : ces éléments fondamentaux de notre humanité n’ont pas d’existence matérielle et sont donc supportés par des artifices.

Le numérique est très concret, des « fermes » de serveurs des géants du Web aux entrepôts automatisés d’Amazon. Le numérique est également central à la mondialisation économique, aux processus d’automatisation qui détruisent et vont continuer à détruire des pans énormes de l’emploi salarié (cet important sujet ne sera pas discuté ici malgré ses conséquences sur les populations et donc sur l’éducation).

La qualité et la quantité de « temps connecté » des plus jeunes, en particulier, ont de quoi inquiéter ; il serait fou de le nier. Les termes « artificiel » et « vir-tuel » ont tendance à disqualifier le numérique et à le ravaler au rang de quelque chose qui n’existe pas, ce qui pose problème pour comprendre ce qui s’y joue. Le danger extrême du numérique est d’être principalement aux mains de quelques géants économiques dont la raison et les conditions d’existence sont un hyper-consumérisme piloté par l’exploitation du « big data [1]Voir deux ouvrages de B. STIEGLER, « Pharmacologie du Front National » (Gallimard, 2013) et « La société automatique – 1. L’avenir du travail » (Fayard, 2015). ». Cet hyperconsumérisme ne peut être qu’obsessionnel ; il requiert la destruction de l’attention, en particu-liers auprès des plus jeunes, particulièrement malléables et centraux aux comportements d’achats[2]Voir « Pour une écologie de l’attention », Yves CITTON (Seuil, 2014). Ce dernier point implique la disqualification auprès d’eux des figures auxquelles ils peuvent s’identifier. Ce processus n’est pas nouveau : dès les années 60 du siècle dernier, les industries culturelles du showbizness ont émergé en disqualifiant les figures parentales au sens large. C’est à ce niveau principalement que les conséquences de l’utilisation du numérique tel qu’il est aujourd’hui sont particulièrement dangereuses pour tout ce qui nous fait faire société.

Fausse piste n° 3 : vivre dans un monde numérique, c’est un choix

Le numérique est souvent présenté comme un environnement dont on peut s’extraire[3]Écouter l’interview d’A. FINKIELKRAUT dans l’émission « Homo Numericus » sur France Inter, le 16 août 2015.. Derrière cette vision de l’esprit se niche l’idée qu’il est possible de se débarrasser du problème en « coupant le moteur ».

Le numérique est présent dans une très large part de nos activités quotidiennes (grande surface, circulation automobile…), professionnelles (utilisation de l’ordinateur ou de terminaux mobiles), d’information ou de loisirs. Il est égale-ment présent dans la manière dont nous accomplissons nos métiers, avec pour de larges parts de la population active, une exigence d’obéissance de l’employé humain à la machine qui l’utilise plus qu’il ne l’utilise. Enfin, comme cela a été évoqué plus haut, la formation même de la pensée est fondamentalement tech-nique. C’est valable pour la construction personnelle par l’interaction avec d’autres humains, cela l’est pour l’appareil médiatique.

Enjeux

La technique et le numérique sont pharmacologiques : ils sont soit le remède soit le poison en fonction de la manière dont ils sont administrés [4]Cette analyse est mise en avant par B. STIEGLER dont le travail est largement utilisé dans le présent article.

Imaginons le numérique comme un système de circulation automobile sans règles formelles ou informelles, sans savoir-vivre, avec des voitures roulant dans tous les sens, soit une situation parfaitement effrayante. Disqualifier et mésqua-lifier le numérique avec des lieux communs (les fausses pistes ci-dessus), c’est imaginer qu’il est possible de régler le problème automobile en se dressant au milieu des voitures, en criant et en tentant de les arrêter à mains nues. Le pré-sent article avait pour but de mettre cela en évidence.

Le numérique tel qu’il existe actuellement, avec ses réseaux sociaux, ses termi-naux mobiles omniprésents, avec sa logique quasi exclusivement hyperconsumé-riste, cause effectivement des dégâts importants au niveau de la société. En par-ticulier, ce numérique hyperconsumériste court-circuite et saccage les processus de pensée liés à la transmission, tant intergénérationnelle qu’éducative. Il réalise cela principalement par la constitution et l’exploitation du « big data », soit les traces numériques que nous laissons sur le Web transformées en « suggestions » (de contacts ou de publications sur les réseaux sociaux, d’objets de consomma-tion), qui tendent à nous transformer en drogués en état de manque permanent. Tout cela est d’une extrême dangerosité.

Le numérique, et le Web en particulier, est potentiellement le creuset d’une so-ciété de la contribution. De manière marginale certes, il est en puissance le siège de l’échange et de la collaboration, comme le prouve l’encyclopédie Wikipedia, qui n’est pas le seul exemple. Développer cet espoir nécessite un investissement en recherche théorique et appliquée, en particulier en termes de définition de l’institution académique, dont l’école est un élément central, de l’enseignement obligatoire au supérieur en passant par la formation des enseignants.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Voir deux ouvrages de B. STIEGLER, « Pharmacologie du Front National » (Gallimard, 2013) et « La société automatique – 1. L’avenir du travail » (Fayard, 2015).
2 Voir « Pour une écologie de l’attention », Yves CITTON (Seuil, 2014
3 Écouter l’interview d’A. FINKIELKRAUT dans l’émission « Homo Numericus » sur France Inter, le 16 août 2015.
4 Cette analyse est mise en avant par B. STIEGLER dont le travail est largement utilisé dans le présent article.