Pas trop de place à l’orthographe

Quelle place accorder à l’orthographe dans le cours de français au secondaire supérieur ? Quelle posture adopter comme prof ? Le programme de français est tellement foisonnant en compétences et en savoirs qu’il n’est pas évident de garder une place pour l’orthographe.

J’en suis même arrivée à ne pas souligner les fautes d’orthographe dans certaines productions. En partie pour gagner du temps de corrections (une activité dévorante pour les profs de français), mais aussi pour ne pas systématiquement marquer leurs écrits de ces petits traits qui sont, pour certains, de véritables stigmates à l’écriture. Je prends du plaisir à complimenter les écrits des élèves, je crois que ça favorise la construction d’une confiance et d’un gout de l’écrit, c’est une raison pour laquelle je détourne souvent mon attention de l’orthographe. Mon évaluation sera plus ou moins stricte en fonction du contexte de communication : vous produisez un article à publier sur le blog communal ? Trouvez un moyen de lui donner une orthographe impeccable. Vous rédigez votre opinion après la lecture d’un roman dans votre carnet ? L’orthographe a peu importance, il faut juste que des erreurs n’entravent pas la lecture du texte.

Serpent de mer

Nous n’utilisons pas d’évaluation chiffrée dans mon école, j’ai pu me débarrasser de la question : combien de points l’orthographe ? La question ne se pose qu’au CESS où le 97 % de formes correctes laisse une assez grande marge d’erreur qui ne pénalise pas un élève qui maitrise suffisamment la compétence « rédiger » dans son ensemble. La FWB est donc avec moi : en fin de rhéto, on ne demande pas aux élèves d’avoir une orthographe impeccable.

Dans le secondaire supérieur, parmi les compétences terminales et les savoirs requis en français, l’orthographe n’est pas une priorité du référentiel, elle fait partie des « normes de l’écrit » à savoir respecter pour « favoriser une communication réussie », elle fait partie des « savoirs de la langue » et est à « travailler selon les besoins ». L’orthographe fait partie des « ressources communes » aux compétences à acquérir et elle est citée dans la partie « focus sur la langue » qui invite à étudier la langue « comme système », à avoir une approche sociohistorique.

C’est donc bien une réflexion politique et sociale autour de ce serpent de mer de l’école qui est recommandée par la FWB et l’importance d’amener les élèves à savoir distinguer les registres et avoir un regard méta sur leurs propres difficultés. Pas d’obligation de les faire passer aux études supérieures en connaissant les doubles lettres sur le bout des doigts, d’autant qu’elles sont corrigées dans les traitements de texte, ces doubles lettres, et qu’on se retrouve la plupart du temps à produire des écrits sur des claviers. Évidemment, l’idée n’est pas de prendre une posture extrême inverse : il faut pouvoir écrire sans grosse erreur des écrits de base et, dans l’idéal, au moins ne plus faire la faute à partir de laquelle on stigmatise le plus : ne pas distingué l’infinitif du participe passer.

Activité méta

De la lecture d’un bout du livre de Danièle Cogis Pour enseigner et apprendre l’orthographe, j’ai retenu l’idée de faire classer les fautes et donc de permettre aux élèves de repérer le type de faute qu’ils font le plus souvent. Dans mes corrections sur l’orthographe d’une production d’élève, je me limite à pointer un ou deux types d’erreur qui revient souvent : attention aux accents, surveille les accords sujet-verbe, n’oublie pas les majuscules, attention aux homophones. Idéalement, je voudrais poser au fil de l’année des défis ciblés aux élèves, mais je n’ai pas encore pris le temps de penser un dispositif.

Cette année, en fin de période en 5e, j’ai proposé aux élèves une petite activité « pour mieux rédiger ». Elle commençait par une réflexion méta sur la manière dont chacun relit ses productions. Intéressant de discuter de la manière dont on relit : refaites-vous dans votre tête les accords ? Repérez-vous le sujet et le verbe, les déterminants/adjectifs/noms qui s’accordent ? Faites-vous des relectures ciblées ? Toutes les majuscules, tous les homophones ? Je remarque que je dois leur rappeler plusieurs fois de chercher les erreurs qui ne sont pas liées à l’orthographe. C’est un réflexe courant chez les élèves : quand on leur demande de corriger, ils pensent orthographe, ils ne vérifient pas la ponctuation, la présence d’un verbe principal, les antécédents et connexions entre les phrases…

« L’orthographe est à la fois un outil de domination à dénoncer et une part des normes linguistiques communes pour bien communiquer. »

Ensuite, je leur expose (et rappelle, car ça fait partie d’un module de cours de 4e) une petite réflexion sociohistorique sur l’orthographe et les registres de langue autour de la tension : l’orthographe est à la fois un outil de domination à dénoncer et une part des normes linguistiques communes pour bien communiquer. Ce qui est visé, c’est que chacun ait de l’autonomie dans la gestion de son orthographe et sache s’appuyer sur des outils (informatiques ou même humains) en fonction des situations de communication.

Enfin, un exercice de correction d’un texte argumenté (celui de la dernière évaluation, ma proposition de correction) avec des erreurs d’orthographe, mais aussi de grammaire, de lexique, de ponctuation et de syntaxe. Intéressant de leur faire remarquer que mon traitement de texte qui n’a qu’un correcteur de base ne souligne que 6 fautes sur les 20.

L’émulation est grande autour de ces erreurs à repérer et les discussions sont intéressantes :

– Il faut pas un « e » à qualité ?

– C’est vrai, c’est logique, on aurait envie qu’un mot féminin prenne un « e », mais ce n’est pas une faute.

Après avoir repéré les erreurs, ils doivent tenter de les classer par catégories dans un tableau construit par les élèves. Cette partie de l’activité n’a pu être faite que par quelques élèves faute de temps ! Fameuse dimension pédagogique, le temps. C’est donc la partie la plus intéressante qui n’a pas eu lieu. L’aspect ludique a motivé et aspiré l’intérêt des élèves.

Lui faire sa fête

La posture commune que nous partageons entre collègues de français, c’est de ne pas discriminer les écrits d’un élève sur la base d’une mauvaise orthographe. Elle est toujours évaluée comme critère à part (avec des aménagements raisonnables pour les dys). Mais, je vois bien que nous avons tous un rapport différent à l’orthographe et que, pour certains collègues, cela reste une composante qui discrimine leur regard à la lecture d’un texte et influence leur évaluation du fond. Le mien aussi parfois quand j’ai l’impression que l’élève n’a pas soigné son texte, n’a pas cherché à s’améliorer. Alors, je me surprends à râler sur ces bêtes fautes que les élèves repèrent d’ailleurs assez vite quand je les leur montre. Mais, quelque chose les pousse parfois à vouloir se débarrasser au plus vite de leurs productions, à ne pas chercher à mieux faire. Quelque chose.

Travailler la maitrise de la langue ne devrait pas concerner que le cours de français. La compétence langagière est d’ailleurs présente dans tous les référentiels, elle est transversale et nous ne faisons pas assez de transversalités entre les matières. En partie parce que nous sommes tous débordés par les enjeux et programmes de nos cours, par l’hétérogénéité de nos classes à gérer. N’y aurait-il pas des pratiques communes à construire, des moments méta partagés, des rituels annuels où dans toutes les matières et toute l’école, on se penche sur la langue ? Une journée, une semaine, un mois de la langue ? J’ai bien envie de lui faire sa fête à l’orthographe.