Et si on voyait les inégalités scolaires comme le résultat d’une évolution positive, plus inclusive de l’école moderne ?
Ce n’est pas dans TRACeS que je dois rappeler l’existence continue des inégalités scolaires, souvent brandies comme la preuve d’un échec de l’école. Mais, il est temps de renverser la perspective. Et si ces inégalités révélaient en réalité une évolution positive de notre système scolaire ? Évidemment pas l’aboutissement de cette évolution, mais bien une tendance souhaitable et un défi à relever.
Reprenons l’histoire depuis le début. En 1914, la Belgique adopte enfin l’obligation scolaire jusqu’à 14 ans. Une mesure révolutionnaire à l’époque, mais qui nous semble aujourd’hui minimale. Cette première étape fut déjà une petite révolution : arracher les enfants des classes populaires au travail en usine ou aux champs pour leur garantir un accès à l’éducation.
Avant cette date, qui allait à l’école ? Essentiellement les enfants de l’élite et de la bourgeoisie montante. L’école « fonctionnait » alors à merveille — pour ceux qui y avaient accès ! Les inégalités existaient bel et bien, mais elles demeuraient largement invisibles puisque les enfants des milieux défavorisés restaient à la porte.
L’histoire de notre école est celle d’une démocratisation progressive. En 1953, l’obligation est portée à 15 ans. Puis, en 1983, une réforme majeure l’étend jusqu’à 18 ans, avec une obligation à temps plein jusqu’à 16 ans et la possibilité d’un enseignement à temps partiel ou en alternance entre 16 et 18 ans. Cette évolution a fait de la Belgique un pionnier européen en la matière. Chaque extension a progressivement amené sur les bancs de l’école des jeunes qui, auparavant, auraient déjà rejoint le monde du travail ou l’inactivité.
Ce que nous vivons aujourd’hui est le résultat paradoxal de cette inclusion : une école qui accueille tous les enfants, de tous les milieux sociaux, de toutes les origines culturelles, avec leurs forces et leurs difficultés, leur proximité ou leur distance avec les codes de la culture scolaire. L’hétérogénéité des classes, qui bouscule parfois les habitudes pédagogiques, est donc d’abord la marque d’une victoire démocratique !
Les plaintes sur la baisse de niveau sont-elles justifiées ? Elles traduisent surtout un changement de public. Quand l’école ne regroupait que les enfants déjà familiarisés avec les attentes scolaires et avec un soutien à domicile, elle pouvait plus facilement viser l’excellence de cette minorité. Aujourd’hui, elle doit relever un défi autrement plus complexe : faire réussir tous les enfants, y compris ceux pour qui la culture scolaire est une terre étrangère.
Ce défi est certes immense. Les acteurs de l’école, confrontés quotidiennement à cette hétérogénéité, peuvent légitimement se sentir démunis face aux difficultés nouvelles. Les enseignants ne sont pas formés pour gérer ces différences, leur statut et leurs conditions de travail ne reconnaissent que très peu cette complexité croissante de leur métier.
Alors que faire ? Deux chemins s’offrent à nous[1]Apéro sur le tronc commun – avril 2025. Le premier consiste à revenir en arrière, à réinstaurer des mécanismes de sélection précoce, à séparer les « bons » des « moins bons » pour retrouver des classes homogènes. C’est la tentation de l’école du passé, une école qui excluait pour fonctionner en apparence sans heurts. C’est la voie que semble privilégier notre gouvernement actuel avec ses atteintes au tronc commun.
Le second chemin, plus exigeant, mais plus fidèle aux idéaux de CGé, est celui d’une école véritablement inclusive, qui considère que tous les enfants sont capables d’apprendre, qui adapte ses méthodes à la diversité des élèves, et qui se donne les moyens de cette ambition[2]https://changement-egalite.be/thematique/tronc-commun/.
« L’inégalité n’est pas le symptôme d’un échec, mais la marque d’un chantier inachevé. »
Oui, l’hétérogénéité est difficile à gérer. Oui, elle demande des adaptations profondes dans nos pratiques. Mais elle est la conséquence directe d’un progrès social majeur : l’accès de tous à l’éducation. L’inégalité n’est pas le symptôme d’un échec, mais la marque d’un chantier inachevé : celui d’une école réellement démocratique, capable d’élever tous les enfants, quelles que soient leurs origines. Plutôt que de regretter un âge d’or fantasmé de l’école, assumons collectivement ce défi historique.
Notes de bas de page
| ↑1 | Apéro sur le tronc commun – avril 2025 |
|---|---|
| ↑2 | https://changement-egalite.be/thematique/tronc-commun/ |