Où se cache la différenciation ?

En lien avec ce que j’ai retiré d’une formation sur la différenciation, voici le récit d’une pratique de classe qui contient, il me semble, de l’étayage, du travail en binôme, une consigne adaptative,
un lâcher-prise sur ce qui sera appris,
une production socialisable.

Aux Rpé 2023, la formation sur la différenciation de Laurent Lescouarch m’a éclairée sur ce qui se cache derrière ce concept souvent entendu. J’ai trouvé la distinction entre la différenciation institutionnelle par l’orientation ou le soutien (donc hors classe) et la différenciation pédagogique en classe (sur laquelle j’ai prise et qui habite déjà ma pratique et mes gestes professionnels sans que je m’en rende compte) éclairante. J’ai trouvé intéressante aussi l’idée que, pour entrer dans cette différenciation, il était important de dépasser le mythe de l’homogénéité des apprentissages tout comme la vision d’une pédagogie individualisée. Attaquer le mythe de l’homogénéité, c’est déconstruire l’idée qu’une tâche proposée peut convenir à tous. Pour certains, elle est facilement maitrisable et ne provoque pas d’apprentissage et pour d’autres, elle est hors d’atteinte et désinvestit. Intéressante encore l’idée de « changer le métier », de pratiquer le lâcher prise. Ce postulat a retenu mon attention : « nous avons dans nos pratiques de nombreux éléments différenciateurs qui pourraient être investis de manière plus systématique ». Depuis lors, j’essaie de les identifier et de les nourrir.

« Déconstruire l’idée qu’une tâche proposée peut convenir à tous. »

Improvisation

Nous sommes en juin et, dans cette classe de 5e en français, nous avons deux périodes pour une dernière activité dans le module transdisciplinaire Propagande autour de la liberté d’expression, le contrôle du langage et la désinformation. J’avais une activité toute préparée autour du discours parodique d’Hitler par Charlie Chaplin en 1940, mais je n’avais pas géré la réservation d’un projecteur ni d’un local équipé d’un écran. Donc, changement de programme. J’avais heureusement sous le coude et sur ce sujet la photocopie de deux articles récents que je n’avais pas pu exploiter et que je pensais donner en lecture libre en devoir. Ils ont servi de base à une activité improvisée qui a bien mis les élèves au travail.

L’activité se divisait en quatre étapes : une lecture individuelle, deux moments d’échange en deux binômes différents, une production d’affiches. J’ai donc distribué un article à chaque élève (12 de l’un et 12 de l’autre) en leur laissant choisir entre les deux sujets et les deux longueurs. J’ai laissé 12 minutes de lecture individuelle avec la consigne de lire le plus loin possible. Pendant ce moment concentré, je passais entre les bancs, relançant les élèves hésitants, conseillant les lecteurs en difficulté (par exemple en leur demandant de me résumer le chapo de l’article, d’expliquer un mot ou en les incitant à utiliser un fluo). Je leur rappelais aussi que ce n’est pas grave de ne pas aller jusqu’au bout, que le plus important est de comprendre ce qui est lu. Les voyant tous concentrés, j’ai rajouté quelques minutes de lecture.

Des binômes

J’ai noté au tableau les noms des élèves lisant l’un ou l’autre article en deux colonnes qui se faisaient face et mis des accolades pour associer les noms au hasard et former des duos. Les 10 minutes suivantes, les élèves devaient se mettre en binôme avec un élève qui avait lu le même article et en discuter, éclaircir ce qui n’était éventuellement pas compris. Je passais alors dans les groupes pour écouter leurs conversations où ils se reformulaient leurs lectures et cet « espionnage » me permettait différents étayages, en particulier quand j’en entendais faire fausse route avec le propos des experts.

Par exemple, à propos de l’article du sociologue Arnaud Esquerre sur la liberté d’expression, j’ai entendu une élève résumer en disant : « Moi, j’ai compris qu’aujourd’hui, on ne peut plus s’exprimer sans être critiqué, c’est une époque de censure. » Mais ce n’était pas l’idée défendue, au contraire, l’auteur prétendait que « on n’a jamais pu dire publiquement autant de choses qu’aujourd’hui ». C’était d’ailleurs le titre de l’article. J’ai pointé le titre à l’élève, lui demandant d’expliquer comment il se faisait qu’elle en arrive à résumer l’idée centrale de l’article par l’inverse de son titre. Quand je suis repassée quelques minutes plus tard, le propos s’était éclairci pour elle : « donc ce n’est pas la liberté d’expression qui s’est réduite, mais la critique qui a augmenté : alors quand ceux qui s’en prennent au “wokisme” s’expriment, la critique s’exprime aussi donc ils se sentent censurés. » Le fait que cette élève ait été obligée par l’exercice de verbaliser sa pensée a permis de révéler le malentendu dans sa compréhension et de le travailler. Ces moments où le prof peut circuler librement parmi les élèves au travail en binôme (et donc à voix haute) sont vraiment intéressants pour des étayages individuels (qui profitent à plusieurs).

Affichage éclair

Consigne suivante : j’ai entouré au tableau des binômes d’élèves qui ont lu des articles différents et ils avaient 10 minutes pour se résumer le propos (ou partie du propos en fonction de leur lecture), ils pouvaient cette fois en discuter et donner leur avis s’ils le voulaient. En me promenant, j’entendais les discussions. Ils se questionnaient l’un l’autre sur leurs articles, ce qui les amenait à en relire des passages pour être surs de leurs explications. Je remarquais aussi des élèves qui faisaient semblant jusqu’ici et ne savaient rien dire de leur article, c’était l’occasion de tenter encore de les raccrocher au sujet qui nous intéressait, au moins oralement.

Enfin, j’ai annoncé l’aboutissement de ces lectures : une expo éclair dans les couloirs. L’objectif était qu’en sortant pour la récré, tous les élèves passant dans le couloir puissent tomber sur une idée qui les fasse réfléchir à propos de la liberté d’expression (mais ne les « endoctrine » pas, donc pas nécessaire d’être complètement explicite). Je les ai laissé former des binômes-trinômes librement pour cette dernière phase de l’activité : formuler une phrase et/ou une question qui résume ou fait écho au propos d’un des deux articles, cette affiche devait être correctement sourcée et mise en page pour être accrocheuse. Ils avaient eu un cours là-dessus en art. L’exercice de formulation résumée d’une question ou d’une idée a permis de nouveaux échanges : comment garder la complexité du propos dans une phrase ou une question simple ? Les affiches ont été exposées au tableau, chacun a eu l’occasion de les regarder avant la fin du cours et l’affichage final s’est fait in extrémis avant la récré, j’ai pris sur ma pause pour le finir.

J’ai surpris plusieurs discussions à la récré autour d’affiches comme : « Les IA sont des outils, pas des acteurs de nos décisions ou de nos vies. » Ou « Et toi, tu t’es déjà senti manipulé par une IA ? Je serai toujours là pour toi, merci pour ta question intelligente » ou « Pas de démocratie sans liberté d’expression donc pas de démocratie sans désaccords et conflits. »

Pistes illustrées

Ce qui a fait différenciation pour moi, c’est d’abord la possibilité de choisir entre deux articles qui avaient des longueurs et des sujets différents, avoir ce choix engage mieux l’élève dans sa lecture. La consigne permet un ajustement individuel dans la lecture sans freiner ni déforcer le travail commun. Aussi, ce qui différencie, ce sont les étayages pendant les moments de lecture/dialogue (par le prof ou entre les élèves). J’essaie de stimuler les élèves plus avancés, mais j’avoue que ce n’est pas ma priorité dans les étayages, je suis plus attentive aux élèves en difficulté. Ce sont des élèves que je connais et qui se connaissent, on est en juin, et je peux fort m’ajuster à chacun en fonction d’où il se trouve. Finalement, je sais que tout le propos des articles ne sera pas saisi, mais qu’ils auront chacun lu, résumé, formulé, discuté, réfléchi.

Aussi, l’aménagement de la classe et la possibilité de modulation, de circulation du prof, de déplacement des chaises et donc des élèves pour former des binômes sont déterminants ; tout comme un groupe qui se connait déjà et qui a l’habitude du travail collectif.

La production socialisable a permis d’aller un cran plus loin dans la manipulation des idées : reformuler, sélectionner. Devoir passer par l’écrit et exposer a imposé de soigner la syntaxe et l’orthographe. Une activité comme celle-là met les élèves au travail et le prof reste indispensable pour mobiliser et ajuster, c’est un travail exigeant que l’on habite de mieux en mieux en le pratiquant. Il permet de construire une autre relation à l’élève qui est bien sûr plus facile à construire dans une école quand il est partagé par une majorité de profs qui cherchent à donner cours autrement.