Des meubles pour la salle d’escalade

Je suis professeur de menuiserie dans l’enseignement secondaire spécialisé. Avec une des classes, nous avons fabriqué des meubles pour une salle d’escalade.

L’année dernière, j’ai été prof d’une première année de 2e phase[1]L’enseignement secondaire spécialisé de forme 3 est composé de six années réparties en trois phases. La première année les élèves observent tous les métiers qu’il y a dans l’école : … Continue reading. Six élèves de 16 à 18 ans, garçons et filles, tous multidys : dyslexie, dyspraxie, dyscalculie, dysorthographie, la plupart atteints de dyspraxie, ce qui n’est pas évident pour la menuiserie.

Le projet

Un de nos chefs d’atelier avait appris que dans la salle où il fait de l’escalade, ils voulaient aménager le mobilier. C’est un endroit en mezzanine sous charpente, avec des angles particuliers. Il a proposé que notre école s’en charge.

On a choisi cette classe parce qu’ils étaient peu nombreux et que nous étions deux professeurs. On voulait que tout soit fait par les élèves, sauf les relevés sur place et les dessins des meubles que j’ai réalisés avec mon collègue. Il fallait acheter les panneaux, les couper à mesure à l’atelier et réaliser les assemblages. Pour les assemblages, on a utilisé une lamelleuse. C’est un outil professionnel difficile à utiliser. On a préparé tous les panneaux à l’atelier et on s’est entrainés pour le montage parce qu’il fallait s’aguerrir.

C’est un projet qui nous a pris un mois de travail à l’atelier avec quatre heures par semaine. On a prévu une après-midi pour le montage sur place. Il leur a fallu apprendre les assemblages, où mettre les vis, etc. Il fallait aussi savoir qui allait s’occuper de quoi sur place.

On a été libérés à midi. Les parents étaient au courant. Les élèves avaient prévu leur sandwich. Mon collègue est parti en transport en commun avec eux et je suis parti avec tout le matériel que les élèves avaient chargé la veille dans la camionnette de l’école. Je les ai attendus pour le déchargement, on a mangé tous ensemble puis on a passé l’après-midi à faire le montage. On est rentrés à l’école plus tôt que prévu. J’avais déjà ramené la camionnette et rangé tous les outils quand ils sont arrivés. On s’est assis en rond dans l’atelier et on leur a demandé ce qu’ils en avaient pensé. Ça a été très rapide. Ils se connaissent bien, mais ils ont encore cette timidité des grands adolescents. On a clôturé en leur disant que nous étions extrêmement fiers d’eux.

Une semaine plus tard, la salle d’escalade nous a écrit que notre travail était fantastique, qu’ils étaient enchantés et qu’ils nous invitaient à participer à une initiation à l’escalade avec deux moniteurs. Quelques mois plus tard, nous avons été accueillis avec un buffet gargantuesque comme remerciement parce qu’évidemment les élèves ne peuvent pas être rémunérés. C’est aussi une manière de dire que tout travail mérite salaire.

Ils en parlent encore aujourd’hui. Et ils m’ont demandé au début de l’année si on aurait encore un projet comme ça.

Dès que c’est possible

Les projets doivent les faire progresser. Quand on leur a annoncé le projet, on leur a dit qu’une proposition avait été adressée au pôle menuiserie de l’école et qu’on avait pensé à eux parce qu’on sentait qu’ils en étaient capables.

Dans notre enseignement, on a des TDH, quelques caractériels, des élèves avec des comportements compliqués. Mais, ce n’était pas le cas dans cette classe-là. Le groupe s’entendait très bien, ils se serraient les coudes.

On savait qu’ils seraient partants, on les connaissait depuis quelques années. Ils avaient vu les travaux que des élèves des années précédentes avaient réalisés dans l’école, comme la cuisine qui avait été refaite avec une autre classe. C’est quand même autre chose de réaliser une œuvre tous ensemble que chacun son petit projet à son établi.

Être pris au sérieux

En ce qui concerne les apprentissages, par exemple, la lamelleuse était une machine qu’on n’avait jamais utilisée. Pour réaliser un assemblage invisible, on fait deux rainures, une dans le montant et une dans la traverse, et on vient coller dans ces rainures une lamelle de bois qui ressemble à un ballon de rugby tout plat. On la colle dans la mortaise d’un côté et dans la mortaise de l’autre. L’assemblage est à l’intérieur du montage. Ça remplace les tenons mortaises de l’époque. Avant on faisait une partie saillante (le tenon) dans la traverse, on faisait une entaille adaptée (la mortaise) dans le montant et on rentrait l’un dans l’autre. La lamelleuse permet d’aller plus vite. Il fallait leur expliquer, leur montrer, être à côté d’eux, s’assurer qu’ils aient bien compris comment on mettait les guides.

Nous avions bien sûr pensé et préparé en amont, ce projet mettait en pratique des connaissances qu’ils avaient vues de manière individuelle les années ou les mois précédents. Dans notre école, il y a peu d’évaluations. Dans nos programmes en menuiserie, il n’y a pas grand-chose : la prise de mesures, c’est vite fait, les éléments coupants rectilignes, c’est, en gros, les scies et le ciseau à bois. Les outils électroportatifs ne sont même pas repris dans le programme. Dès leur 2e, avec ce type de projet, on fait du dépassement par rapport au programme, sinon ils s’emmerdent.

Pour faire un cadre ou un sous-plat, on n’utilise pas de grosses machines. C’était la première fois qu’ils avaient l’occasion de couper des grands panneaux avec de grosses machines qui sont celles qu’on utilise le plus maintenant en menuiserie. Ils se sont sentis valorisés.

Il y a des classes avec lesquelles je ne ferais jamais ce genre de projet. Ce n’est pas une question de capacités ou de connaissances techniques, mais parce que leur comportement est trop dangereux.

Qu’est-ce qu’on a appris ?

Nos élèves ont parfois des difficultés énormes, on est tout le temps dans le compliment et la bienveillance. Mais, que ce soit au cours de français, de menuiserie ou en sport, il faut que le comportement y soit : être à l’heure, avoir son matériel et faire ce qu’on a à faire. En menuiserie, ils peuvent prendre trois fois plus de temps que leurs voisins pour faire une chose du moment qu’ils la font bien. On les entoure, on a des logopèdes et des kinés qui viennent avec nous en cours quand on en a besoin.

On revient tout le temps sur ce qui a été fait. Par exemple, avant chaque période de vacances, on a un moment où on parle de la période qui vient d’avoir lieu. On fait le bilan de là où on en est. C’est un gros travail, mais c’est souvent des constats plutôt positifs.

On prend le temps pour se recentrer sur « comment j’ai fait, quelles étapes, qu’est-ce que j’ai appris en faisant », à la fin du projet, pas à chaque fin de cours.

Chez nous, ce qui compte, ce sont les bilans sous-jacents, pendant le cours. Je vais faire le point trois fois par cours de quatre heures avec chaque élève. On se rassemble tous puis je les lance. On voit où chacun en est et je distribue les tâches. Certains savent ce qu’ils ont à faire : ils se mettent à leur établi et ils se lancent. Puis je commence à faire mon tour. Si quelqu’un est calé, je vais lui expliquer, et je passe au suivant. Et quand ils ont besoin de moi, ils m’appellent et je viens très vite. J’ai tendance à être tout le temps en mouvement. J’ai eu des professeurs qui ne montraient pas et je trouve ça scandaleux. Quand un élève n’a toujours pas compris le mouvement, même si je lui ai déjà montré trois fois, je remontre, on refait. Je suis en permanence en train de les remettre dans le bon geste. J’observe tout le temps mes élèves, je n’en ai pas vingt-cinq.

C’est rare, mais il y a certains élèves qui passent une phase au milieu de l’année parce qu’ils ont atteint les compétences de leur année. Ça n’a pas de sens de les laisser pendant six mois encore dans cette phase-là. Alors, ils passent dans la phase suivante, mais ils restent physiquement dans leur classe. Les profs leur font travailler des compétences de la phase suivante. Et cela arrive que fin juin, ils rattrapent la classe qui était au-dessus d’eux. On travaille vraiment par compétence et dès que c’est atteint, on avance.

Le travail, la société

Notre envie est de faire en sorte qu’ils deviennent des adultes responsables. Le but de notre école, c’est d’en faire des ouvriers polyvalents. Ils n’ont pas 30 h de menuiserie par semaine, ils en ont 4, 5 ou 6 selon les années, mais ils ont aussi de la peinture, du bâtiment, de l’horticulture.

Ceux qui ont le plus de difficultés vont travailler dans des ateliers protégés. Si certains vont parvenir à être de petites mains dans des entreprises, ils ne seront jamais des menuisiers. On veut leur faire prendre de l’assurance qu’ils maitrisent certaines compétences, qu’ils connaissent suffisamment le vocabulaire du métier pour se sentir bien sur chantier. Et si j’en fais déjà des adultes responsables qui arrivent à l’heure, qui ne rechignent pas à travailler et sont contents de faire partie d’une société, qu’elle soit avec le grand S de la société ou le petit e d’une entreprise, ça me va ! 

Notes de bas de page

Notes de bas de page
↑1 L’enseignement secondaire spécialisé de forme 3 est composé de six années réparties en trois phases. La première année les élèves observent tous les métiers qu’il y a dans l’école : bâtiment, sérigraphie et Horeca. Puis, ils ont une année de première phase et deux phases de deux années.